lundi 9 mai 2016

La linguistique au risque de la psychanalyse

On sait que, depuis Lacan, la théorie psychanalytique a largement puisé dans le fonds conceptuel de la linguistique moderne, moins pour se donner des airs de science humaine que pour étoffer et rafraîchir ses propres conceptions. A priori ces disciplines divergent profondément dans leur manière d'envisager le phénomène du langage. En tant que science héritière du cartésianisme, la linguistique moderne définit le langage comme une fonction humaine de communication, basée sur ces systèmes sociologiquement constitués que sont les langues particulières. Généralement, la linguistique issue de Saussure privilégie les aspects formels et syntaxiques, réduisant la langue à un code idéal et limitant justement l'objet d'investigation de la linguistique à la langue, à l'exclusion de la parole. A priori, la psychanalyse s'intéresse au contraire à la parole puisque, d'une part il n'existe pas d'autre moyen pour nouer un échange – qui d'ailleurs n'est pas uniquement communicationnel – entre l'analyste et son patient et, d'autre part, les matériaux apportés par le patient comme manifestations inconscientes constituent par eux-mêmes des faits de langage, voire d'authentiques paroles : fantasmes, rêves, symptômes, lapsus... Bien sûr il faudra préciser le statut du « comme » inclus dans la célèbre formule de Lacan : « l'inconscient est structuré comme un langage ». La rencontre entre la psychanalyse (mais aussi d'autres sciences comme l'anthropologie) et la linguistique était inévitable dès lors que le terme de « structure » obligeait, par définition, à prendre le langage lui-même comme référent. En somme, si l'inconscient est comme un langage, c'est parce qu'il est structuré – et il n'y a pas d'autre structure que de langage. Mais ne feignons pas d'oublier la distinction capitale, pour le linguiste, entre la langue et le langage d'une part, entre la langue et la parole d'autre part. Les langages dont s'occupe la psychanalyse, et que nous avons cités, ne concernent pas la science linguistique stricto sensu en tant qu'elle étudie le système de la langue. Ils relèvent tous en effet du discours et non de la langue, pour reprendre la distinction de Benveniste, c'est-à-dire qu'ils incluent la dimension subjective de l'énonciation et les effets de production de sens. Seulement on aurait tort de se croire tiré d'affaire en rangeant la psychanalyse du côté de la sémantique ou de la pragmatique, comme s'il s'agissait simplement de trouver le bon niveau, le bon palier au sein de la grande maison – conviviale – des sciences du langage. C'est peut-être ainsi que l'entendent tacitement la plupart des linguistes, qui ne voient pas vraiment le rapport de la psychanalyse avec leur discipline si… disciplinée, même s'ils admettent le lien constitutif de l'inconscient avec le langage. En réalité, le sujet dont la psychanalyse s'attache à découvrir ou à susciter le discours subvertit non seulement l'ordre de la langue (en s'y manifestant d'étrange manière) mais aussi celui du discours. Le concept lacanien de signifiant, à lui seul, remet en cause les présupposés épistémologiques de la linguistique tout entière et rend caduque toute « philosophie du langage ». En effet il s'avère que le sujet, selon Lacan, est le produit du signifiant. Le sujet du signifiant, ou sujet de l'inconscient, n'est donc pas assimilable au sujet de l'énonciation tel que le conçoit Benveniste, même s'il n'est pas étranger à cette fonction. Car le sujet de Benveniste, celui – implicite – de la linguistique, est encore un sujet « maître » de l'énonciation, soit en réalité un ego transcendantal, un support épistémologique pour l'activité du langage comprise comme acte de compréhension et de communication. Aussi bien l'échange entre Lacan et Benveniste tourna-t-il court, celui-ci faisant de l'inconscient la condition du langage alors que pour Lacan, la vraie révolution consistait à définir le langage comme condition de l'inconscient. Par ailleurs le concept de « langue » lui-même n'en sort pas indemne, du moins s'avère-t-il insuffisant pour la psychanalyse dès lors que celle-ci substitue à l'ego transcendantal le sujet désirant, qui devient le vrai sujet de la parole. Désormais la langue est trouée, l'ordre linguistique se voit déterminé extérieurement par un réel dont le linguiste, par définition, ne veut rien savoir. Entre psychanalyse et linguistique, la différence de « sujets » n'a d'égale que la différence de « signifiants », et une totale divergence de vue sur la fonction même de « signifiance ». Signifier n'a pas d'autre sens que désirer, par la guise même du sujet.

Voyons plus en détail comment, à travers la reprise et l'interprétation par Lacan du concept saussurien de signifiant, nous en sommes arrivés là. Un certain nombre d'opérations de soulignements, de renversements ou de forçages jalonnent cette lecture qui commence au début des années 50. Le premier geste consiste à écrire l'algorithme saussurien de la relation signifiant/signifié, en présentant le S du signifiant sur le s du signifié, marquant d'emblée la primauté logique du premier sur le second. Ensuite la ligne reliant les deux chez Saussure tend à devenir chez Lacan une barre de séparation : l'origine doit en être cherchée dans le refoulement freudien. La thèse de Lacan n'est-elle pas que Freud anticipe Saussure (et non l'inverse), au point que le signifiant saussurien (lacanien, en fait !) serait déjà chez Freud, sous la forme de deux éléments théoriques : d'une part les « signes de perception » (Wahrnehmunggszeichen) constituant une première synchronie signifiante, d'autre part la Vorstellungsrepräsentanz, dont Freud dit qu'elle est vraiment l'objet refoulé. A cause de cette séparation, qui n'est pas union mais dépendance unilatérale du signifié à l'endroit du signifiant, on ne peut déjà plus parler d'une théorie du signe. Le signe que retient encore Lacan, celui qui « représente quelque chose pour quelqu'un », n'est plus de Saussure mais de Peirce, et il reste secondaire par rapport au signifiant, voire « lui fait obstacle » (Lacan, « Radiophonie », Scilicet, 2/3, 1970, p. 56). Par ailleurs le rapport du signifiant et du signifié n'est plus de représentation. Lacan dit simplement : « Le signifiant est d'abord ce qui a effet de signifié, et il importe de ne pas élider qu'entre les deux il y a quelque chose de barré à franchir » (Lacan, Encore, p. 22). Comme de plus l'algorithme lacanien a fait disparaître la cellule qui, chez Saussure, entourait le signe, les deux versants deviennent topologiquement autonomes : « le rapport du signifiant et du signifié est loin d'être, comme on le dit dans la théorie des ensembles, bi-univoque » (Lacan, Les psychoses, p. 135). Le signifiant se définit toujours synchroniquement en relation avec les autres signifiants, tandis que le signifié « flue » et « glisse » sous les signifiants, se constitue dans le temps. C'est sans doute abusivement que Lacan prétend trouver chez Saussure lui-même, dans le « schéma des deux masses », la raison illustrée de ces métaphores. Heureusement le signifié ne glisse pas éternellement comme le fleuve héraclitéen, une relation s'établit épisodiquement entre le signifiant et le signifié : c'est le « point de capiton » qui constitue l'arrimage essentiel du discours pour un sujet. Mais de toute façon cela reste un signifiant, et c'est comme signifiant dans sa matérialité qu'il faut en saisir la… signification. « Le signifiant est à prendre au sens du matériel du langage » (ibid., p. 42) dit Lacan. Mais ici, outre une radicalisation de la description saussurienne du signifiant, n'allons-nous pas rencontrer une difficulté sérieuse dès lors que, chez Lacan, le signifiant a chassé et au fond remplacé le signe dans son existence différentielle ? Est-ce finalement la différence ou la matérialité (sonore, écrite...) qui constitue le signifiant ? Laissons la contradiction en l'état, que seule la théorie de la lettre (à la différence non plus oppositionnelle mais « littorale ») permettra de lever, et creusons l'aspect psychanalytique, freudien, de la matérialité en question. Cette matérialité profonde ravage les principes élémentaires de la linguistique, de par l'extension même qu'elle fait subir au domaine du signifiant : non seulement le signifiant va du phonème à la phrase, mais un symptôme, un corps, ou un cadavre peut être un signifiant, puisque tout ce qui est structurable à la manière du signifiant linguistique est signifiant. Pourtant le lien entre le « structurable » (ou le différentiable) et le « matériel » n'est guère plus évident. Qu'est-ce qui est à la fois pure différence et pure matière, et qui, loin de signifier quelque chose, représente et détermine le sujet ? Cette question nous amène, comme on va le voir, à la vraie (et seule) définition du signifiant – incompréhensible du seul point de vue linguistique – : « un signifiant, c'est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant » (Ecrits, p. 819).

Le sujet dont il s'agit, le sujet de l'inconscient, a une existence pour le moins fluctuante, ballotté qu'il est d'un signifiant à l'autre : « sujet ponctuel et évanouissant, car il n'est sujet que par un signifiant et pour un autre signifiant » (Encore, p. 130). Pour bien comprendre la place du sujet dans le système signifiant, peut-être faut-il se reporter au schéma ‘L’ de Lacan où ce système apparaît dans sa logique quadripartite. On y compte d'abord deux signifiants en relation oppositionnelle (S1 et S2), ce qui implique le trois du grand Autre, symbolisant la totalité des signifiants verbaux ; et comme il n'y a pas de totalité sans l'exception qui la fonde, on doit rajouter le quatrième terme, qui est ce signifiant à part, non-verbal, désigné par le phallus : c'est aussi la place « théorique » (initiale, inerte, « idiote », dit Lacan) du sujet « non barré ». Mais le sujet ne doit pas rester phallus, il doit assumer la castration, rejoindre l'Autre et accepter l'ordre symbolique. C'est ainsi qu'il prend place dans la chaîne signifiante, comme sujet « barré », lorsqu'il n'est pas psychotique. Cela implique de faire la part du fantasme, d'où la nécessité pour le sujet de se représenter aussi dans l'objet (petit 'a') : nous sortons décidément du domaine de la langue et de la linguistique ! Nous avons introduit le sujet dans le système signifiant, montrons maintenant le lien entre ce sujet et la matérialité du signifiant. Pour cela il faut suivre les explications de Lacan, par exemple dans son séminaire XI : le lien originel entre le sujet et le signifiant y apparaît comme « trait unaire ». « Le premier signifiant, c'est la coche, par où il est marqué, par exemple, que le sujet a tué une bête, moyennant quoi il ne s'embrouillera pas dans sa mémoire quand il en aura tué dix autres. (...) C'est à partir de ce trait unaire qu'il les comptera. Le trait unaire, le sujet lui-même s'en repère, et d'abord il se marque comme tatouage, premier des signifiants » (Les quatre concepts…, p. 129). Le vide ceint par la marque ou la trace, creusé par l'empreinte, correspond bien à la définition de la matière chez Lacan, cette conception d'origine aristotélicienne qui voit dans la matière manque et désir (ambivalence du « pas »). D'ailleurs si le sujet se représente idéalement, ensuite, par un nom propre (se conservant d'une langue à l'autre) qui semble l'équivalent linguistique de l'empreinte ou du tatouage, cette fixation ne fait que signer en même temps sa disparition puisque le sujet, dans la langue, en tant que signifié des signifiés, ne saurait jamais être fixe ; si bien que par l'effacement de ce trait signifiant, le sujet se réduit matériellement au trait de cet effacement, à la coupure elle-même. Ainsi s'explique que le signifiant soit à la fois différentiel et matériel, dans la mesure où il y va de l'inscription (et de la scission) d'un sujet. On peut comprendre cela d'une autre manière, sans recourir à la fable des origines. Prenons une phrase, ou plutôt un enchaînement minimal de deux phrases (ce qui nous oblige à introduire – mais il est en fait coextensif à la langue – l'ordre du discours) : on peut dire que le suspens accentuel, l'accent, y est tout à la fois le signifiant le plus matériel (le ton), l'élément différentiel principal, ce qui produit le sens de la phrase (le ton est le sens), et le représentant du sujet de l'énonciation. Certes, du point de vue de la matière sonore, la séquence acoustique est en elle-même un signifiant ; et on a vu par ailleurs que le nom propre semblait le paradigme de l'unité signifiante (en fait, il est surtout le modèle du signifiant maître). Mais peut-on rêver, avec l'accent, meilleure traduction orale du trait unaire auquel Lacan fait remonter l'existence du sujet ? Or la linguistique, pensant révolutionner son domaine, a évacué le son (et le ton) vers la phonétique, ne gardant que le phonème comme élément minimal pertinent (Lacan lui-même, il est vrai, a longtemps semblé confondre phonème et signifiant).

C'est pour les mêmes raisons que le concept de Lettre, si prisé par Lacan, ne peut qu'apparaître énigmatique pour la linguistique puisque jugé par elle non pertinent. Or qu'est-ce qui remplace l'accent, dans l'écriture, sinon la présence ou l'absence d'une lettre (sauf bien sûr, quand il y a lieu, le trait même de l'accent) ? Insignifiante lettre... ? C'est avec la lettre que l'identité lacanienne du signifiant et de l'énonciation, si difficile à concevoir autrement, apparaît le mieux. Lorsque Lacan parle de la lettre comme caractère, ou de la lettre comme missive (comme dans La lettre volée), ne nous y trompons pas, il parle de la même chose. D'une chose bien réelle. Dans l'élision d'une voyelle ou d'une consonne, comme dans la disparition mystérieuse d'une épître, il est toujours question du non-être d'un sujet en proie au désir. Ainsi, via le trait unaire, on passe chez Lacan, avec les années, de la problématique du signifiant à celle de la lettre ; en fait il s'agit toujours d'une théorie du signifiant au sens large, c'est-à-dire d'une théorie du sujet. Lorsque Lacan précise que le signifiant se situe du côté du symbolique, alors que la lettre est du côté du réel, ces deux dimensions ne s'en rapportent pas moins au sujet. La lettre 'a', ordonnée arbitrairement "première" et symbole de toutes les lettres, représente aussi l'objet réel (cause du désir) qui est le mode d'être fantasmatique du sujet. Dans Lituraterre, Lacan écrit que la lettre ferait « le littoral entre jouissance et savoir » (in Littérature, n°3, octobre 1971).

Lacan dépasse et déborde d'emblée les actuelles tentatives de dépassement de la « linguistique pure » par les pragmatiques. Car si celles-ci introduisent différentes modalités du contexte ou de l'usage, elles oublient complètement ce qu'apporte en propre la théorie analytique : la dimension de jouissance dans la langue. En outre, point n'est besoin de prétendre « dépasser » la langue, « élargir » le domaine d'investigation – ce que les pragmatiques, poétiques, sémiotiques de toute obédience s'imaginent faire – ; la psychanalyse seule renvoie à la matérialité du langage, et cette matérialité, c'est la langue, lalangue écrit Lacan. L'inconscient se donne à lire, à déchiffrer (même si cela passe par l'écoute), parce qu'il est essentiellement un savoir inscrit dans la lalangue du sujet. Au passage, on trouve ici la solution d'une des plus anciennes et des plus énigmatiques formules de Lacan : « l'inconscient est structuré comme un langage » (souligné de cette façon : dans « L’Etourdit », Scilicet, n°4, 1973, p. 47). Il ne dit pas : « comme le langage », car le langage, de toute façon, n'est pas « structuré » – il se produit, c'est tout. Il veut dire plutôt : « comme la langue », ou plutôt « comme une langue » entre autres. Or, comme le rappelle Lacan dans L'Etourdit « une langue entre autres n'est rien de plus que l'intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister » (id.). « Une langue », ici, équivaut rigoureusement à « un langage », soit un effet particulier de la structure de la langue et de la fonction du langage. Mais – si l'on ose dire – ce n'est pas tout : « Les langages tombent sous le coup du pastout de la façon la plus certaine puisque la structure n'y a pas d'autre sens » (ibid., p. 45). Si on lit bien, l'« intégrale des équivoques » de la première citation équivaut au « pastous » de la seconde, puisqu'(il)logiquement, une intégralité équivoque n'est justement pas intégrale... C'est ce pastout d'une langue que Lacan désigne par « lalangue » : il y a un trou, à référer à l'inconscient de celui qui en jouit. On trouve une autre définition de lalangue chez Lacan : « le langage intervient toujours sous la forme de ce que j'appelle d'un mot que j'ai voulu aussi proche que possible du mot lallation – lalangue » (« Conférence à Genève sur le symptôme », in Le bloc-notes de la psychanalyse, 5, 1985, p. 11). C'est dire si le mot connote la matérialité et la singularité primaire, inconsciente, d'une jouissance – et non d'un simple usage – de lalangue. De son côté Jean-Claude Milner parle plutôt d'un « Amour de la langue ». Là encore, lalangue y est définie comme une langue entre autres, « un mode singulier de faire équivoque » (L’amour de la langue, Seuil, 1978, p. 22). Comme la langue doit être supposée Une (pur fantasme, « la » langue n'existe pas), « une » lalangue n'est pas-toute (mais toute langue lui doit son existence), et c'est de ce pas-tout que l'Un tire ses effets (la langue dans ses modalités propres, syntaxiques et autres). « D'où il suit que, comme la vérité elle-même, lalangue touche au réel » (ibid., p. 128), parce qu'elle ne se dit « pas-toute » : si sans doute tous les mots sont dans le langage, en effet, tous les mots ne sont pas dans lalangue (« privée », à tous les sens du terme). Mais ce qui est impossible au niveau de lalangue (à commencer par « la » dire, autrement que de ce redoublement frisant la débilité : « lala »...), par quoi la langue aussi existe, se distribue dans cette dernière sous le mode de la prohibition (« dites... ne dites pas ») ; cela s'accompagne, au niveau de la langue et plus encore pour la linguistique, de l'obligation de dire, de ramener le Tout de la langue à un maître-mot : ainsi le « signe », pour Saussure. Dans le réel, on dirait plutôt le « sexe ». Il en va du rapport sexuel comme du Tout de lalangue : il n'existe pas. Ce n'est pas que la jouissance soit inatteignable – à cause d'une dualité âme/corps, par exemple, se répercutant en « difficultés » de communication entre sujets connaissants et conscients –, c'est qu'elle est grevée depuis le départ à cause de la division du sujet – le sujet de la parole, le parlêtre étant ici le sujet du désir. Pour le linguiste, le concept même de « langue » supplée au pas-tout de lalangue, où pourtant son désir se décline. On sait que, pour Lacan, l'amour supplée au rapport sexuel impossible ; de la même manière, le « rapport » d'un sujet désirant avec lalangue (et même avec la langue) est de l'ordre de l'amour. D'où le titre de Milner, "L'amour de la langue", qui équivaut peut-être au syntagme « « jouissance de l'Autre » chez Lacan. Il n'écrit pas « lalangue », car si chacun aime ou plutôt est aimé par sa lalangue, c'est bien de la langue que le linguiste est amoureux, par définition. (Mais plus fondamentalement encore, « l'amour de lalangue » signifierait une jouissance de lalangue/l'Autre déclarée impossible par Lacan.) Les traces de l'amour de la langue sont celles du sujet désirant ; Lacan et avant lui les linguistes en ont déjà repérées quelques standards (le « ne » explétif, etc.,), mais elles portent plus rigoureusement et plus simplement le nom de « signifiant », dans la mesure où tout signifiant, potentiellement, peut représenter le sujet.

D'où il suit qu'en ce qui concerne le statut de la linguistique pour la psychanalyse, il faut interroger plutôt le désir du linguiste... En principe, la science du langage ne se supporte que d'un interdit : ne pas tenir compte de lalangue. Il lui est possible de soutenir essentiellement que « le réseau d'impossible qui la marque est constant et complet » (Milner, ibid., p. 40). En même temps elle se distingue de la grammaire qualitative et normative en ce que l'exigence de complétude se mesure à des critères exclusivement internes. Différente encore des disciplines herméneutiques, dont relèvent la plupart des autres sciences humaines, « la linguistique vise un réel, et c'est de ce réel qu'elle exige qu'il soit marqué du discernable, de l'Un » (ibid., p. 65). Autrement dit, elle n'a pas à partager avec son objet les modes et les réseaux de discernement qu'elle utilise. La linguistique échappe à tout cercle herméneutique en puisant dans l'extérieur de la langue, de son objet, le principe des règles discernantes. Mais c'est un choix, une décision, et surtout un désir qui relèvent de l'inconscient de lalangue. Celle-ci fonctionne en l'occurrence comme intersection entre la langue et l'inconscient du sujet. Cela suppose non seulement que « ça parle », mais surtout que ça s'inscrive ; c'est le seul motif qui fait toucher la psychanalyse à la linguistique, que des signifiants parlent du désir et que des lettres, une écriture, condensent et limitent une jouissance. Concernant le désir du linguiste, Milner s'appuie sur le cas de Saussure, bien fait pour illustrer l'existence d'une division fondatrice : l'autre face du signe, en quelque sorte, s'en trouve par-là même dévoilée. Cette autre face, qui dénie surtout le caractère différentiel du signe, est l'anagramme. « Ainsi l'anagramme représente, inclus dans le réseau d'impossible de la langue, un « »en plus" qui s'en distingue (...) : cette fonction d'excès, nous l'appelons lalangue » (ibid., pp. 92-93). Saussure cherchait non pas une sorte originale de trope, avec l'anagramme, mais un savoir historique, enfoui : celui des poètes indo-européens. Dans son échec prévisible, Saussure a malgré lui illustré qu'un savoir subjectivable cherchait à s'inscrire, au cœur même du travail pour la science, et surtout à être déchiffré. Que ce savoir contredise la science, comme les anagrammes contredisent le signe, n'implique pas qu'une position double, ou bien instable, ne soit, du point de vue du linguiste, considérée comme viable. On sent bien que, pour Milner, il s'agit d'assumer en l'inscrivant un texte aux contours incertains : la linguistique, plus vraisemblablement le doublet langue / linguistique, et mieux encore la triade langue (poésie) / linguistique / psychanalyse, dont la lalangue déchiffrable, en cause et en filigrane, serait le verbe et le texte – tellement aimés – de Lacan... En tout cas il n'y a pas de linguistes « purs », ni même de « spécialistes » de lalangue (de ce côté là, les poètes ne sont guère plus avancés que les autres, du moins on le suppose). Lalangue est toujours Autre. Milner, lui, ne peut réjouir son lecteur qu'en épelant le savoir de lalangue à travers les théories et les descriptions du linguiste (parfois de l'épistémologue ou du philosophe, quoi qu'il en dise), avec toute la précision du linguiste et un zest de préciosité lacanienne, ...sans doute pour l'amour de la langue.