vendredi 3 juillet 2009

Perception, illusion, hallucination

D’une façon générale on dirait que l’illusion consiste à croire au lieu de savoir, à se projeter tout entier dans une croyance. Cela suppose qu’inversement une perception ou un savoir corrects engendrent la certitude, contraire de la croyance. Cependant la certitude est un savoir clos, fermé sur lui-même, définitif. Est-il bien sûr que cela constitue l’essence d’une perception vivante, nécessairement dynamique, ou même d’un vrai savoir ? Merleau-Ponty a ébauché une théorie de la perception qui inverse les présupposés classiques : selon lui ce n’est pas la mauvaise, mais la bonne perception qui repose nécessairement sur une croyance, ou si l'on préfère, sur une illusion. La perception n’est pas une simple faculté mais une façon d’habiter le monde. ”Je dis que je perçois correctement quand mon corps a sur le spectacle une prise précise, mais cela ne veut pas dire que ma prise soit jamais totale (...). Dans l’expérience d’une vérité perceptive, je présume que la concordance éprouvée jusqu’ici se maintiendrait pour une observation plus détaillée : je fais confiance au monde. Percevoir c’est engager d’un seul coup tout un avenir d’expériences dans un présent qui ne le garantit jamais, à la rigueur, c’est croire à un monde.” Par exemple une vision normale, voire excellente comme celle d'un coureur automobile, est une vision anticipative et confiante, non parce qu'elle serait en sommeil mais au contraire parce qu'elle est concentrée. Alors elle peut établir des connexions, et voir plus large. Il n'empêche que l'adhésion au réel s'effectue au prix d'un risque assumé s'apparentant à une croyance. Le point de vue est intéressant car il est suffisamment global pour rendre compte à la fois des bonnes perceptions qui équivalent à des “prises” ou à des connexions suffisantes, avec une anticipation possible, et aussi des mauvaises perceptions qui impliquent un flottement, des connexions insuffisantes, et une anticipation impossible. Cela débouche en fait sur une première théorie de l’hallucination, comme modèle de l’illusion. Il s’agit pour Merleau-Ponty d’expliquer l’hallucination, non comme on pourrait le penser par le fait d’une croyance excessive, mais au contraire comme un défaut de croyance en la réalité. Dans le meilleur des cas, c’est-à-dire dans la perception normale, l’on croit à ce que l’on voit : c’est une intégration, une incorporation, une introjection du monde. Dans l’autre, dans l’illusion, l’on voit ce que l’on croit : c’est un décentrement, une abstraction, une projection de soi.

Cependant, il y a eu un débat entre Merleau-Ponty et Lacan, et le point de vue de ce dernier s’avère finalement plus intéressant. Déjà, du point de vue de Lacan, il faut annoncer que l'hallucination n'est pas une illusion, et qu'elle n'est pas non plus une perception (ni bonne, ni mauvaise). L'illusion consiste bien à voir ce que l'on croit, mais l'hallucination est plus radicale, elle consiste à croire que l'on voit (ou que l'on entend). C'est une apparence réelle, non pas au sens où la réalité serait confondue avec l'apparence (comme chez Platon), mais une manifestation qui elle-même se fait passer pour réelle et ne laisse, chez le sujet hallucinant, aucune place au doute. L'hallucination n'est pas une « mauvaise perception », parce que dans ce cas il faudrait en faire un état conscient-déficient, une sorte de « mauvaise foi » involontaire pour reprendre l'idée de Sartre ; alors que c'est un phénomène qui s'explique par l'inconscient selon Lacan. L'hallucination est constitutive du désir originaire de l'homme, voilà la thèse, en ce sens que l'objet premier du désir - que Lacan appelle la "Chose" - est nécessairement un objet halluciné. Cette chose ("maternelle" si l'on veut anthropologiser...) "apparaît" en quelque sorte dès les premiers instants, de sorte qu'elle n'est absolument pas symbolisée ni symbolisable, d'autant plus qu'elle est immédiatement perdue ; en fait cette chose maternelle (objet primitif du désir) n'existe qu'en tant que perdue. Et elle le restera à jamais, sauf qu'elle donnera lieu à des substituts, des "objets" non plus hallucinés mais fantasmés. Donc hallucination de la chose ; fantasme de l'objet, l'objet représentant un "reste" métaphorique ou métonymique de la Chose...

Que se passe-t-il dans les hallucinations, et que répètent-elles de cette hallucination originelle quant à l'objet du désir ? Lacan dit que "ce qui est forclos du symbolique fait retour dans le réel". On pourrait dire encore : ce que Freud appelait le trauma se manifeste quand même, par une apparition mentale qui se dissimule elle-même comme mentale, comme subjective, et qui se présente comme extérieure et objective. Avec un sentiment de certitude - au moins sur l'instant - quasi-absolu. Si en plus le sujet est délirant, alors il n'en démordra pas : non seulement ce qu'il a vu est réel, mais il justifiera l'ignorance des autres à cet égard en invoquant la manipulation, le complot, qui naturellement fait des autres des "illusionnés"...  Avec l'hallucination nous sommes dans le pathologique. Pourquoi ? Parce que justement la fonction positive de l'illusion n'est plus disponible. La part de croyance dans le monde qui accompagne toutes nos actions, toutes nos perceptions, toutes nos pensées, a été remplacée par une certitude absolue : une prétention à la connaissance du réel qui cette fois semble sans borne, et signe sans conteste la psychose. Le cas de l'hallucination nous montre bien que l'on ne peut se passer d'illusion sans sombrer dans la folie...