jeudi 24 février 2011

La Lettre lacanienne et ses enjeux

N'est pas “lacanien” au sens pré­cis du terme quiconque se réclame d’une partie de l’enseigne­ment de Lacan, ou se déclare sympathisant de La­can, ou même l’héritier de Lacan. De mon point de vue "non-lacanien" (ni anti- ni pro-lacanien, ni psy de profession, ni professeur de psy…) l’enjeu demeure pu­rement théorique et non bien sûr politique : je me dois de prendre comme référence, comme “objet” ou matériau, l'oeuvre de Lacan aussi bien que les travaux post-laca­niens qui resti­tuent le plus globalement la théorie comme telle et ce que je considère comme son point d’excès, “Lacan” lui-même. Ce qui suit paraîtra certes extrêmement schématique, cela constitue néanmoins une tentative de mise au point sur la question de la Lettre lacanienne et ses enjeux.

Comme on le sait, le “monde” psychanaly­tique s'est di­visé d’abord en deux hémi­sphères radicalement étrangers voire en­nemis : l’I.P.A. (l’Association Psychanaly­tique Internationnale), c’est-à-dire le légitimisme freudien d’un côté, et les écoles lacaniennes de l’autre. La première fédère ses membres sur la base d’un ré­glement technique strict (formation didactique, durée des séances, etc.), sans imposer de “doctrine” ; les secondes s’ap­puient strictement sur la doc­trine lacanienne et n’imposent en revanche aucune règle tech­nique. Cependant parmi les laca­niens, une division historique majeure est ap­parue entre d’une part l’E.C.F (Ecole de la Cause freudienne, et mainte­nant l’A.M.P. : association mondiale de psychanalyse) et les “autres” écoles ou groupuscules se récla­mant de Lacan. La première est domi­née par les choix théo­riques initiaux de J.-A. Miller, son directeur, soit une interpré­tation initialement logi­cienne de Lacan : la “suture” mil­lé­rienne de la théorie laca­nienne se porte en effet sur le “mathème”, c’est-à-dire une cer­taine conception de la Lettre axée sur la formalisa­tion mathéma­tique, mais aussi un rapport particulier au texte de Lacan. Parmi les autres groupes se distingue notamment l’E.L.P. (Ecole laca­nienne de psychanalyse), au moins par son ancienneté et pour ses options théoriques précisé­ment opposées à celles de Miller, soit justement une autre conception de la Lettre laca­nienne, articulée cette fois sur les nœuds borroméens. L’E.L.P. met l’accent sur le “littoral” de l’enseignement de Lacan, cette théorie ter­mi­nale des nœuds qui permet en effet une exploitation “juteuse” du ternaire R.S.I. et débouche sur le concept de consistance imaginaire (l’Un comme “unien”) ; tandis que le millérisme se condamne aux scis­sions (maintenant internes, dans l’E.C.F.) ayant fait le choix de la divi­sion signifiante et de l’Un comme “unaire”. Les “lacaniens” reprochent aux “lacano-millériens” un double ou triple refoulement de la lettre : d’abord une certaine rétention éditoriale jusque dans la publication des Séminaires de Lacan (dont le responsable est J.-A. Miller) ; une attitude laxiste dans l’établissement écrit de la parole de Lacan, laissant accroire à une éventuelle fixation de cette parole dans les ma­thèmes, et faisant de celui qui veille sur le mathème l’interprète “unique” du “vrai” Lacan ; enfin une sous-estimation du sub­strat topo­logique de la pensée-Lacan.

De mon point de vue, l’aspect litigieux concerne moins la lettre en elle-même que le rapport des sujets à l’écri­ture : d’un côté (à l’E.C.F.) l'on ne s’autorise pas à écrire (en son nom), ou le moins pos­sible, en fonction d’une conception collectiviste du travail intellectuel et en souvenir d’un jeu de mots célèbre de Lacan sur “publier” et “p’oublier”... ; de l’autre côté (à l’E.L.P. et autres écoles ou associations qui se sont multipliées) l'on fait paraître effectivement des travaux de recherche singuliers et souvent décisifs pour l’avancée de la théorie analy­tique. Il est à peine paradoxal que la bataille institutionnelle pour l’avenir du lacanisme dans le monde soit en passe d’être gagnée par l’E.C.F., malgré ses limites théoriques et ses ten­sions internes : le concept d’Ecole n’est en rien trivial et le tra­vail qui s’y ef­fectue est réel ; parallèlement, les “autres” se voient plongés dans un essai­mage des forces en présence, peut-être nihiliste socialement, mais aussi plus fructueux intellectuel­le­ment. Il est clair que lorsqu’Erik Porge se demande : "Quel rassemblement des analystes peut-il avoir pour vérité leur soli­tude ?” (Essaim n°1, 1998, p. 8), il frôle au plus près mon propre ques­tionnement sur le statut du “non-analyste”... qui aurait néanmoins à s’occuper de psychanalyse. Il ne doit à cet égard y avoir aucune ambiguïté : la posture pu­rement individuale (qui ne veut pas dire solitaire) du non-ana­lyste demeure nécessairement scriptuaire (mais non scriptuale, fondée sur l’écrit comme tel, car elle ne reconnaît d’immanence qu’au réel). Le non-psychanalyste n’est pas psychanalyste et ne s’autorise à rien qui ressemble de près ou de loin à une pratique auprès de “sujets”.