jeudi 2 février 2012

La question controversée d'une "technique psychanalytique"


Que peut bien représenter l'expression de "technique psychanalytique", à part le titre d'un important recueil d'articles de Freud ? Si une technique se réduit à n'être que l'application d'une théorie, il est clair qu'il n'existe pas de technique psychanalytique. Néanmoins l'on désigne couramment par-là un ensemble de règles et de conseils destinés à guider l'analyste dans sa pratique, voire certains principes immuables servant à cadrer et à définir la dite pratique comme telle (mais on ne peut confondre des deux : tandis que la pratique emporte au moins une dualité, la technique se porte sur le prétendu agent, l'analyste). Or ces principes, et donc cette technique, se limitent à peu de choses chez le fondateur de la psychanalyse, voire à une seule règle : se servir de son propre inconscient comme d'un instrument. Il y a de la technique, de la technicité analytique dans la mesure où l'analyse suppose un travail à même l'inconscient, à partir d'une rencontre réelle analyste/analysant. Sans doute des règles trop limitées et trop précises reviendraient à méconnaître ce réel ; aussi la technique consiste-t-elle surtout à savoir exploiter et préserver ces conditions si particulières et si rigoureuses d'exercice, qui conditionnent d'ailleurs en retour la théorie.

Cela dit on ne peut pas séparer le problème de la technique de celui de la science, ou de la scientificité – évidemment problématique - de la psychanalyse. Pour Freud, avons-nous dit, la technique présente sans doute un aspect minimal, mais dans son principe elle n'en est pas moins absolue. Freud fait confiance, manifestement, à l'idéal de la science... Tandis que Lacan s'est toujours opposé fermement à l'idée de technicité. Lacan fait pencher l'analyse du côté d'une pratique résolument subjective au détriment de la technique convenue et objectivante. Il n'y a aucun savoir à objectiver, à capitaliser, dans la cure ; l'analyse a affaire à la vérité et la vérité est affaire de parole. Enfin cette parole manifeste l'inconscient ou plutôt, comme on va le dire, le sujet de l'inconscient. Or l'existence de l'inconscient contrevient grandement à l'univers de la technique, c'est-à-dire au paradigme la technique. Au couple science/technique (ce que l'analyse n'est pas) il faut préférer le couple théorie/pratique, mais la raison et la paternité de cette préférence résident dans l'apport éminent de Lacan : un style. Rien moins que la griffe du sujet en tant que sujet du désir. Or la marque du désir, on sait en psychanalyse que cela concerne aussi le symptôme auquel le sujet s'identifie ; évidemment ce n'est pas le symptôme lui-même qui constitue le style (sauf à se donner un "genre" !), mais la bonne grâce avec laquelle on le laisse être dans sa vérité. Ce qui demande du style, c'est l'amour de la vérité. Surgit alors inévitablement la question de l'authentique et de l'inauthentique, de l'honnête et du cynique, de l'individuel et de l'institutionnel, avec peut-être ce soupçon que, là comme ailleurs, "la vraie psychanalyse se moque de la psychanalyse". Le style, pour Lacan, c'est indéniablement le sujet.

La négation de la technique apparaît également dans la formule célèbre de Lacan : "l'analyste ne s'autorise que de lui-même". L'éventuelle adhésion du psychanalyste à une Ecole ou à une institution, et sa reconnaissance souhaitable par celles-ci, n'ont pas valeur d'autorisation ou de fondation, lesquelles ne sauraient être que subjectives. Est psychanalyste celui dont l'acte a été de se mettre à cette place par lui-même, non par l'arbitraire d'une décision et encore moins pour "les meilleures raisons du monde", mais parce que tel était son désir. Le "soi-même" de la formule ne renvoie évidemment pas à une identité mais à l'urgence d'un désir, donc plutôt à une altérité. Pour concilier cet absolu du désir qui commande à l'analyste - quoi ? de ne pas céder sur son désir, justement - et le lien institutionnel, Lacan a inventé la procédure de la "passe" qui fit et fait encore l'objet de nombreuses polémiques. Est-ce en raison d'une trop grande "technicité" et sophistication de la passe ou au contraire d'avoir voulu préserver et traduire au plan collectif l'intraduisible même, l'absolu du désir de l'analyste ? N'oublions pas en tout cas que la non-technique ou le "style" de Lacan, revient à placer le désir de l'analyste au principe de toute décision d'exercer comme au principe de la formation (avec la passe), mais il lui donne encore une importance cruciale comme pivot et support du transfert, autrement dit comme moteur de la cure. L'éthique de Lacan se condense alors en cette nouvelle formule : "l'analyste ne cède pas sur son désir". Seulement il peut y avoir un danger, celui de méconnaître le seul réel capable de fonder un désir aussi précieux. C'est en fonction du réel - pour Lacan : l'absence de rapport sexuel - que le désir apparaît comme limite à la jouissance, signifiant l'exclusion du sujet de ce même réel. Car si le désir devient un absolu en soi, s'il se confond avec le réel, alors il ne sera plus dialectisable ni séparable de la jouissance du symptôme ou du fantasme, par exemple. De désir, il se transformera en pouvoir. Mais l'on peut se demander s'il n'est pas dans la nature du désir de viser l'absolu, qui est aussi inévitablement l'absolu du pouvoir. Le passage à l'acte devient alors la seule échappatoire à cette folie.

Il y a précisément un autre danger, lié cette fois à l'idéalisation excessive de l'acte comme dimension essentielle de la cure. L'ambiguïté de la coupure ou de l'interruption de séance, dans la pratique lacanienne, est qu'elle consiste manifestement en un acte mais qu'elle représente également une parole ; elle se situe juste dans le silence qui précède ou au contraire qui suit une parole notable de l'analysant, à laquelle elle apporte aussi une réponse. Il est bien vrai que la parole est un acte. "Qu'est-ce que la parole ?", demande Lacan. "C'est donc un acte, et comme tel, supposant un sujet". Mais à quelle condition un acte peut-il être à son tour une parole ? Il est clair que la responsabilité de l'analyste, de sa parole, qu'elle soit acte pur ou simple discours, revient à soutenir son désir pour éviter qu'il ne se fige ou ne s'emballe. Apparaît en somme l'antinomie du désir et de la jouissance, vécue et exprimée ici sous la forme de l'angoisse de l'analyste. Aussi une dernière perversion serait que l'analyste, de toute façon déjà "perdu" et sacrifié, promis au dévenir-déchet, transforme l'analyse en jouissance désabusée de sa simple survie, de sa reproduction miraculeuse...

Le style du psychanalyste s'affirme contre la technique également au niveau de la temporalité propre de l'analyse. Dans "Conseils aux médecins sur le traitement analytique" Freud exclut pourtant toute variabilité concernant la durée des séances. Avec ses propres patients, chaque séance dure une heure. En revanche la durée globale de l'analyse, ou la fréquence des séances dans la semaine, reste à l'appréciation du praticien selon les cas. Quant au temps inamovible de la séance - règle observée par les actuels membres de l'I.P.A. -, il faut comprendre qu'il constitue l'analyse dans sa matérialité même puisqu'il détermine sa condition de possibilité : l'association libre, ainsi que la remémoration. Notons que le temps de l'analyse est plutôt défini comme le temps du patient, le temps qu'il lui faut ou qu'on estime nécessaire pour que l'association libre se déploie et s'ouvre ainsi à l'inconscient. Il est intéressant que le temps lui-même, par principe, soit constituant de la cure. Mais dans cette approche de la technique il n'est pas tenu compte de la dimension du transfert, essentielle pour rappeler qu'une cure se mène toujours à deux, et que la présence de l'analyste, ses dires ou ses silences interviennent dans la durée effective de l'association et donc de la séance. Sous ces conditions, qui sont celles édictées par Lacan, il ne saurait y avoir de "temps imparti" dès lors que la structure duelle de l'analyse interdit tout déroulement linéaire du discours. De la séance conçue comme cadre temporel pour l'association chez Freud, où la technique se contente d'appliquer mécaniquement la théorie, nous en arrivons chez Lacan à la séance "stylisée" suspendue à l'occurrence d'une parole vraie, et conçue comme mise en acte de l'inconscient. La technique elle-même devient la mise en acte du style de l'analyste.

La pureté du désir et de la vérité conduit Lacan, on le sait, à récuser la thérapie au nom de la "psychanalyse pure". Pour Lacan c'est la question éthique par excellence : la science de la guérison ne suppose pas la vérité mais la connaissance du bien, du bien qui guérit. Pareil savoir est évidemment impossible en psychanalyse où tout sujet est unique, toute cure est singulière. Cependant le style lacanien se distingue par sa volonté de conclure, d'aboutir à une issue, et donc (contrairement à ce que l'on entend ci et là) de terminer effectivement une cure. L'inconséquence n'est-elle pas au contraire du côté du temps de la remémoration - le cas de l'Homme aux loups est là pour nous le rappeler - et de l'association indéfinie ? Lacan oppose à cette durée (temps historique) sa célèbre conception du "temps logique" où apparaît comme essentielle la fonction de la hâte, née d'une "précipitation logique où la vérité trouve sa condition indépassable." Lacan ajoute : "Rien de créé qui n'apparaisse dans l'urgence, rien dans l'urgence qui n'engendre un dépassement dans la parole". Comme l'illustre le sophisme des trois prisonniers qui jouent leur libération dans cette épreuve, la cure doit être conçue comme orientée vers une fin marquée par la nécessité d'un jugement et d'une certitude, fût-elle fragmentaire. Le temps de la cure est un temps dialectique qui comprend d'abord deux éléments fondamentalement hétérogènes : le temps d'ouverture de l'inconscient qui permet justement de passer de l'atemporalité inconsciente à l'irruption de quelque chose comme une vérité, une parole vraie. Le temps du procès logique ensuite comportant lui-même trois moments : l'instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure. La fonction de la hâte dans ce procès, qui relie la certitude et la vérité, implique une conception du temps comme manquant - le temps n'a pas le temps - ainsi qu'une dimension forclusive de la vérité - la vérité peut être perdue si elle n'est pas saisie au moment opportun. Le temps est irréversible, ce qui est une figure possible du réel, et la vérité n'attend pas : la parole vraie doit trancher sur l'illusion du temps généreux et optimiste de l'imaginaire. Le temps logique est le cadre même de la symbolisation, de l'acte de parole et se présente aussi comme le temps du désir sur fond du temps qui manque (temps réel).

N'oublions pas que le temps de la symbolisation est aussi et d'abord le temps de l'analyste. Pour que l'analyse soit autre chose qu'une vaine répétition, il s'agit que le praticien entérine et d'une certaine manière anticipe la certitude de l'analysant. L'analyste n'est pas le simple témoin du déroulement d'un procès où la vérité pourrait se dire sans lui. Anticiper, provoquer, conduire, celasemble aller de paire dans la pratique lacanienne avec "raccourcir" la durée des séances. La symbolisation en soi n'implique pas la nécessité des séances courtes ou ultra courtes ; plutôt impose-t-elle leur variation de durée, leur caractère imprévisible. Pourtant, étant tourné principiellement vers la conclusion de la séance, le temps logique tend nécessairement vers un temps "court". C'est tout le problème de la scansion : on ne peut qu'approuver ce principe contre tous les standards qui consacrent la tyrannie de la "technique" ("appliquant" une théorie d'ailleurs dans ce cas des plus vagues) ; mais toute scansion doit-elle correspondre à une fin de séance ? Non, dans le principe, puisque de toute façon la cure ne comprend pas uniquement des moments de scansion voire d'interprétation - et heureusement - ; mais oui, en fait, car la fin de séance conserve son caractère émotionnel privilégié et représente malgré tout la coupure par excellence, la plus proche de l'acte. La position personnelle de Lacan en la matière pouvait passer pour extrême. Elle tirait sa justification d'une clinique axée essentiellement sur l'obsessionnel. Rappelons d'abord que le temps, dans cet échange symbolique que constitue une analyse, possède selon Lacan une valeur de "réception du produit du travail". Le temps effectif de l'analyse ne vaut que ce que vaut le travail consenti, impliquant le désir et en l'occurrence une désaliénation par rapport au maître que représente l'analyste pour le patient obsessionnel. Celui-ci peut stagner et s'évertuer dans son aliénation : en général, c'est plutôt la règle. "Dès lors, écrit Lacan, il peut accepter de travailler pour le maître et de renoncer à la jouissance entre-temps ; et, dans l'incertitude du moment où arrivera la mort du maître, il attend". Le travail de l'analyste, lui, est de ne pas attendre. "Comment douter, dès lors, de l'effet de quelque dédain marqué par le maître pour le produit d'un tel travail ? La résistance du sujet peut s'en trouver absolument déconcertée".

Le psychanalyste est-il un "maître" ? - pour employer un terme qui sonne mal, étant paradoxal, contraire même à la fonction de l'analyste... Mais c'est le terme de Lacan : "[l'analyste] reste avant tout le maître de la vérité dont ce discours est le progrès. C'est lui, avant tout, qui en ponctue, avons-nous dit, la dialectique". Naturellement Lacan sait bien que la vérité n'a pas de maître, et par ailleurs "maître de la vérité" ne signifie pas "discours du maître" : ce serait plutôt le contraire. Pour comprendre le sens très particulier de la maîtrise chez Lacan, il faut en préciser les deux origines : l'une explicitement référée à Hegel, l'autre implicite renvoyant à la tradition zen. En quoi l'analyste est-il comparable au maître hégélien ? Il n'existe qu'une seule réponse possible : parce qu'il enseigne. Tout Lacan est là : ses vices et ses qualités, ses paradoxes et même son envergure historique exceptionnelle. Fonder (ou refonder) une pratique analytique implique donc une conception large de la formation, voire s'enracine en elle. En quoi l'analyste est-il comparable maintenant au maître zen, maîtrise bien paradoxale de se fondre dans le cosmos à partir de l'identité de tous les signifiants ? La vérité n'y est plus dévoilement mais illumination dans la recherche de la voie ; voie qui n'est plus tout à fait celle de la libération (bouddhisme, zen) mais paradoxalement celle d'une aliénation assumée. Il y a une face "lumineuse" ou "esthétique", si l'on peut dire, dans l'illumination, qui associe à l'avènement du sujet - son surgissement, jamais son objectivation - l'amour du geste ou de l'acte qui jamais ne se répète. Ce n'est pas pour rien que Lacan aimait se rappeler ce vers de Paul Eluard : "L'amour est un caillou riant sous le soleil" !

Rappelons bien, pour conclure, ce qu'est une interprétation pour Lacan. "L'interprétation est une signification, (...) elle a pour effet de faire surgir un signifiant irréductible. (...) Elle est interprétation significative, et qui ne doit pas être manquée. Cela n'empêche pas que ce n'est pas cette signification qui est, pour l'avènement du sujet, essentielle. Ce qui est essentiel, c'est qu'il voie, au-delà de cette signification, à quel signifiant-non-sens, irréductible, traumatique - il est, comme sujet assujetti" (Les quatre concepts…). Texte essentiel qui pour une part distingue l'interprétation de ses effets, soit la production d'un signifiant - elle n'est pas non-sens ou pur mot d'esprit : le non-sens surgit d'elle -, d'autre part lie l'effet de l'interprétation à l'avènement du sujet. Cela suppose que l'analyste parle et interprète réellement, sinon son silence obstiné pourrait être interprété, fort malencontreusement, pour un non-sens "réel", le non-sens même du réel. Or si le signifiant est non-sens, le réel est seulement impossible.