jeudi 2 août 2012

La formation des analystes comme modèle de lien social ?


L'expérience psychanalytique ferait difficilement l'économie d'assises institutionnelles, d'abord parce - malgré certaines apparences - elle n'est pas une affaire uniquement "privée" concernant par exemple l'inconscient d'un sujet ; elle est constitutionnellement une expérience du trois, ou du tiers, et a sans doute pour vocation d'inspirer quelque chose comme un "lien social" nouveau. Tout le problème vient du contraste, et même de l'antinomie existant entre l'originalité indéniable de la méthode psychanalytique et l'ancienneté des méthodes de transmission et de formation, régies le plus souvent par le "discours du maître". Faut-il une institution adaptée, conforme à la nouveauté l'analyse ou bien faut-il faire avec l'institution, vaille que vaille ? On sait que l'I.P.A., l'Association Internationale de Psychanalyse a opté pour la seconde solution ; restent les lacaniens... Nul ne peut nier la singularité du tiers existant entre l'analyste et l'analysant : un espace de parole qui s'appelle association libre, qui s'appelle inconscient. Si l'inconscient constitue le seul tiers pendant l'analyse, qu'en est-il en fin de partie ? L'institution est-elle supposée savoir quels critères appliquer à la fin d'analyse pour que l'analysant devienne à son tour analyste ? A t-elle un regard quelconque sur le moment où pareil basculement se décide ? En réalité, selon cette conception, l'institution (école, association, ou Ordre des médecins...) n'est qu'un relais en direction du public qui est le véritable tiers, en l'occurrence, et le seul juge présumé. Il y va d'une nomination qui est identification fondamentale du futur analyste à un Idéal-du-Moi, rien d'autre que l'Analyste, justement, membre de la société des analystes, elle-même au service du public... Du point de vue de Lacan, au contraire, la fin de l'analyse ne saurait promouvoir un nouvel Idéal-du-Moi ; en fait d’institution, il s’agirait plutôt de faire l’expérience d’une destitution qui est entrée dans une solitude partagée avec quelques autres. C'est le sens profond de la formule de Lacan qu'il ne faut pas oublier de citer en entier : "L'analyste ne s'autorise que de lui-même… et de quelques autres". C'est-à-dire que l'analyste ne s'autorise que de la loi qui fonde le désir - le désir de l'analyste, en l'occurrence -, et bien sûr il ne tient cette loi que de sa propre analyse de l'inconscient. Mais il y a un savoir à conquérir de cette fréquentation longue et coûteuse, et une mise en commun, une transmission - plutôt qu'une garantie - nécessaire du savoir. Un lieu s'impose donc en guise de tiers (il n'y en a pas d'autre), lieu toujours tierce du désir qui ne se confond pourtant pas, ni avec le désir fondateur (l'Autre) lui-même ni avec tel ou tel maître d'école ou règlement qui s'y "montre" à l'occasion. Dans la nébuleuse associative lacanienne, ce qu'on appelle analyse de contrôle, travail en cartel ou témoignage de la passe désigne bien à chaque fois ce lieu qui incarne un principe de formation nouveau, conforme en tout cas à la théorie du désir. En résumé l'institution ne confère aucun droit, n'impose pas de règles, ne dispense aucun savoir puisqu'elle est le "lieu" où le savoir s'échange, en revanche elle peut reconnaître (sinon autoriser) que telle ou telle pratique relève effectivement de sa formation si cela lui est demandé.

Le contrôle par exemple n'est jamais imposé, du moins chez les lacaniens : il se demande. Concentrons-nous un moment sur cet aspect de la formation qui clôt en général l'analyse "didactique", l'analyse qui prépare "explicitement" au devenir analyste. Une remarque d'ordre historique nous situera au cœur même de la question et nous permettra d'appréhender d'emblée la conception lacanienne du contrôle. Celui-ci était sans doute structurellement présent dès la première relation analytique, celle qui lia Breuer et Anna O., puisque Breuer ne conduisit (malgré lui, et de la façon que l'on sait) l'embryon de cure que soutenu par l'intérêt de Freud et sa correspondance avec lui. L'originalité de la conception de Lacan, dès 1953, fut de souligner la dimension ternaire de la relation de contrôle sur le modèle même de la relation analytique normale. A ce moment-là c'est l'Autre, indéniablement, qui est le tiers constitutif de toute formation en analyse. L'analyste contrôlé est déjà en position de tiers pour ses analysants ; comme représentant la fonction du désir, il est l'Autre. Au fond le contrôleur reprend cette même place pour le contrôlé, qui lui-même ne se contente pas de rapporter les dits de l'analysant mais déjà présente une lecture interprétative, une construction. De sorte que la ternarité est bien respectée dès lors que l'instance de l'analyste en contrôle, pendant le contrôle, ne se confond pas avec l'instance première de l'analysant. Le contrôleur peut exercer alors une "seconde vue", une lecture en parallèle du cas qui renvoie néanmoins le contrôlé à lui-même (l'objet du contrôle est donc bien le contrôlé !) et à ses propres résistances, éventuellement, mais sans pour autant lui donner la clef d'une énigme ou lui dire la vérité sur le cas - car la seule énigme et la seule vérité résident dans les relations de transfert et de contre-transfert existant entre l'analyste et l'analysant. La responsabilité de l'analyste se situe en ces parages, dans cette capacité de se tenir en position subjectivement seconde qui est structurellement celle du dire derrière le dit. Au fond les conditions pour qu'un contrôle ait lieu sont celles qui président à la réception et à la réussite d'un mot d'esprit : il faut une "troisième oreille", celle de l'auditeur (l'Autre) au-delà de celui qui fait rire (l'"amuseur") et de celui dont on rit (le "comique"), car généralement on rit moins de ce qui est dit que d'avoir pu entendre ce qui fut dit. De la même façon l'expérience du contrôle amène l'analyste à reconnaître derrière les effets d'une pratique, portée au témoignage d'un Autre, la vérité de son désir et l'authenticité de son acte, celui par lequel il s'autorise analyste. On dira avec raison que cette formulation ne correspond pas aux dernières élaborations de Lacan - où le sens du contrôle est présenté différemment - puisque la question du réel n'y est pratiquement pas abordée. Avant de combler cette lacune, mesurons combien Lacan évite déjà toute assimilation ruineuse de la formation analytique avec un quelconque apprentissage, puisque apprendre est une variété d'éduquer, qui relève toujours de la maîtrise. Cela apparaît bien sûr encore plus clairement à partir de la théorie des discours, où la catégorie du symbolique le cède au concept de "savoir" inconscient. Or le savoir ne s'apprend pas, il se recueille, s'utilise, et l'on en jouit. On n'est plus dans le "technique" au sens noble et philosophique, mais carrément dans le bricolage : saisir comment ça marche, par quel truc quelque chose a pu se produire... C'est aussi ce qui motive cette critique encore plus radicale de l'idée même de formation (et de technique), lorsque Lacan rappelle qu'il n'a parlé que de "formations de l'inconscient" et non de formation des psychanalystes.

On a pu remarquer que l'analyse de contrôle - telle est l'appellation exacte, suffisamment explicite en elle-même - ne différait pas dans le principe (la ternarité) d'une analyse ordinaire, même si elle s'effectue sans transfert et vise une tout autre fin. Tout semble fait pour que l'analyse de contrôle se confonde peu ou prou avec une seconde "tranche" de l'analyse personnelle - sauf les différences déjà indiquées -, puisqu'il s'agit d'analyser le contre-transfert de l'analyste, lequel provient lui-même d'une analyse probablement inachevée... Le contrôleur permet à l'analyste, devant tel cas clinique rapporté, d'analyser son désir d'être analyste. Manifestement ce n'est pas l'expérience analytique elle-même qui est "didactique", selon Lacan, mais la saisie du "truc" (voir plus haut). Supposons deux cas extrêmes : ou bien l'analyste en contrôle s'efface devant le contrôleur qui se contente d'interpréter le cas qui lui est présenté (mais interpréter en dehors de la relation d'analyse a t-il seulement un sens ?), ou bien on décide de ne rien dire du cas parce que l'analyste, le temps du contrôle, doit redevenir l'analysant industrieux qu'il n'a décidément pas cessé d'être, n'ayant pas encore clarifié son désir d'être analyste. Seulement, dans la dernière hypothèse, il n'y a plus de transmission du savoir ni même d'instance tierce par rapport à la précédente, la précédente qui a été justement réactualisée, poursuivie, en guise de contrôle. Pour sortir de cette difficulté, il faut rappeler vigoureusement la condition absolue, non seulement de toute analyse, mais de l'analysibilité en général, à savoir la capacité de se compter jusqu'à trois. La règle analytique est de supposer toujours un tiers, fût-il réduit à une place vide. Donc l'acte analytique - comme celui de s'autoriser analyste, mais pas seulement -, dans sa dimension de cause principielle opposée à toute idée d'effectuation d'une potentialité cachée, cet acte n'est pas aussi solitaire ou clandestin qu'il n'y paraît. C’est dans l’après-coup, au futur antérieur, que les effets de l'acte se donnent à lire – par exemple comme constitution d’un savoir qui fasse lien social.

Il reste donc à définir les lieux où le savoir parvient à faire lien social. On peut énumérer, extérieurement : le contrôle, l'institution analytique, le public ; et plus structurellement, ces trois fonctions : le non-savoir, le désir de savoir, enfin l'agalma et son enveloppe. 1) Le minimum exigible de la part du futur analyste, est que respectant le clivage de la place et de l'être, il accepte d'occuper la place du sujet supposé savoir pour l'analysant sans se prendre réellement pour tel. 2) L'absence de sujet supposé savoir se mue en désir de savoir au sens où il y a du savoir à conquérir, précisément ce savoir-là du sujet supposé ; l'analyste "n'est pas sans savoir" et puisqu'il le peut, il le doit. C'est le principe qui accompagne toute destitution subjective en fin d'analyse : le sujet tombe mais du savoir reste, un savoir lisible et exploitable, peut-être même formalisable. Tel est ce qui fait lien social entre le contrôleur et le contrôlé, précisément. 3) Quant au sujet des-titué il res-titue proprement la fonction du réel dans cette mécanique analytique, puisque le sujet qui tombe devient désormais l'agalma, l'objet 'a' cause du désir. On sait que pour Lacan le psychanalyste n'opère finalement qu'en tant que support de l'agalma, mais il le fait, comme tout le monde, depuis l'image plus ou moins narcissique i(a). Tout est dans ce "plus ou moins" : il s'agit de savoir si c'est vraiment le réel de l'objet qui fait tenir l'image - comme il est demandé de la part du psychanalyste - ou bien si l'accent est porté plutôt sur l'imaginaire du moi idéal. D'où une modification de la théorie non négligeable : l'enjeu du contrôle n'est plus d'analyser éternellement le désir de l'analyste - cela correspond plutôt à la fin de l'analyse, le moment qui précède l'acte de s'autoriser soi-même -, c’est plutôt de repérer le clivage entre i('a') comme image du corps et 'a' comme reflet du désir. Or ce clivage n'empêche pas une affinité que la seule distanciation mise en place dans la cure ne suffit pas à percer ; d’autres expériences de type analytique peuvent y pourvoir, pour justement tenir compte à chaque fois d'un lieu qui soit tiers.


Après avoir amplement parlé du contrôle, évoquons la procédure de la "passe" faite pour modifier encore le statut imaginaire du moi, et faire en sorte que i(a) repose davantage sur l'objet du désir (a) que sur l'image narcissique (i). Définissons rapidement la passe comme ce moment où un psychanalyste est amené à témoigner d’un franchissement entre l’expérience personnelle de l’analyse avec un analyste et une expérience « à plusieurs » incluant notamment sa présentation publique. Désormais l'analyste possède un "moi", ou plutôt une image de soi plus maniable, précisément parce que dans la conduite de la cure celle-ci doit se faire suffisamment évanescente pour ne pas induire quelque fascination ou quelque idée de maîtrise, en rapport bien sûr avec la fonction du sujet supposé savoir. Comme pour le contrôle, l'expérience de la passe se conduit à trois : un passant, un passeur, et un auditeur second qui recueille le témoignage du précédent. A l'issue de la passe, le candidat se voit reconnu par l'institution, à charge pour lui de soutenir avec ses pairs une pratique théorique telle que le lien social s'appuie directement sur le désir de savoir, plutôt que sur d'autres types de rapport au savoir, plus traditionnels et plus aliénants. Entre le ghetto culturel et le prosélytisme également vains, il y a place pour une pratique théorique ordonnée à la clinique, collective, publique, et pouvant aisément se passer d'énoncés prescriptifs. Tel paraît le point de vue, largement synthétisé, qui prévaut actuellement chez les héritiers de Lacan concernant ce problème de la formation.

Malgré les différences d'appréciation entre les diverses écoles de psychanalyse, on peut prétendre que l'idéal d'une pratique descriptive des effets de l'inconscient a toujours été prévalent, c'est-à-dire qu'est recherchée l'auto-description de droit de la chose analytique comme savoir immanent (inconscient). Plus particulièrement, la mise en avant d'une ternarité à tous les niveaux de l'expérience analytique, comme la promotion d'un "nouvel imaginaire" (surtout dans les rangs de l’ELP) par rapport au spéculaire et au narcissique, concordent vers l'affirmation d'une autonomie théorique de la psychanalyse, autonomie qu'elle trouve paradoxalement dans sa pratique. Elle apparaît même comme la seule théorie pouvant se penser et se réaliser intégralement dans la pratique. Celle-ci doit s'entendre au sens large comme un étagement d'expériences et de rencontres à commencer bien sûr par l'analyse personnelle, mais aussi le contrôle, la passe et la formation. Surtout la formation ? Gardons-nous d’une analogie trop facile : si la pédagogie a toujours été une sorte de raison suffisante pour la philosophie (que nous prenons ici comme référence du « discours universel »), au nom d’un lien social oscillant entre la maîtrise et la démocratie (le philosophe voulant former le plus de « petits-maîtres » possibles), il ne faudrait commettre le contre-sens qui nous amènerait à dire que la formation en psychanalyse serait en quelque sorte son "idéal-de-la-pratique" et que la "reproduction" des analystes constituerait la finalité cachée et ultime de la psychanalyse (argument que colportent naturellement les mauvaises langues et les plus perfides pourfendeurs de la psychanalyse) ! En réalité le type de lien social promu par la psychanalyse, suspendu au principe de la ternarité, n’est pas directement induit de la formation mais bien de l’analyse elle-même.