dimanche 7 juillet 2013

Ethique de la parole

1. Ethique du bien dire 

Ethique de la parole, éthique du dire, éthique du bien-dire… Il faudrait peut-être commencer par rappeler une distinction importante, qui n'apparaît pourtant pas si évidente aux yeux de nombreux philosophes : soit la différence entre l'éthique et la morale. Une distinction de type historique ou savante prendrait ici trop de temps, et serait délicate. On peut cependant rappeler que la morale, conçue comme métaphysique des moeurs depuis Kant, sépare formellement le domaine du bonheur (mais aussi de la jouissance et du désir) du domaine de la moralité, ce dernier n'étant livré qu'aux impératifs absolument universels de la Raison pratique. Au contraire l'éthique, telle que la concevaient les philosophies eudémonistes de l'Antiquité, incluaient la recherche du bonheur dans la quête supérieure du Bien; et c'est également ainsi que l'entendent les philosophes contemporains du type Foucault ou Deleuze, qui, en marge de la psychanalyse, cherchent les conditions d'une nouvelle éthique qui serait en même temps une esthétique de l'existence. C'est dire que la question du désir, et même la question de la jouissance sont au cœur de la nouvelle réflexion éthique. Du côté de la psychanalyse, on s'attache légitimement à une éthique du dire et du bien dire qui est aussi, évidemment, une éthique du désir. Le point délicat cependant demeure la question de la jouissance et plus précisément le statut de la jouissance dans le bien-dire ...

Pour affiner cette distinction eu égard au domaine qui nous intéresse ici, celui de la parole, j'énoncerai ceci : la morale porte sur l'action selon ce que dit la Loi, l'éthique (de la parole) porte sur le dire en tant qu'il est un acte. 

J'ajouterai également que bien-dire n'équivaut pas à bien-penser... Bien-penser équivaut trop classiquement à dire le Bien, qui est le propos de la morale. Mais la morale, comme l'a bien vu Freud, a quelque chose de foncièrement sadique. La morale est mauvaise, et quelque peu perverse : elle utilise la parole comme une arme pour énoncer, démontrer, parfois pour intimider et menacer (le "surmoi"). C'est pourquoi, ainsi que le disait Pascal, "la vraie morale se moque de la morale". Et encore du même : "Travaillons seulement à bien penser; voilà le principe de la morale'. Mais justement, dans le cas de Pascal écrivain, "bien-penser" équivaut aussi à "bien-dire" (voire bien écrire)…

"Bien dire", ce n'est pas dire le bien mais dire bien ce que l'on dit. Qu'est-ce que dire bien? Ce n'est pas enjoliver ou rendre agréables nos propos par des figures de style. Bien dire, ce n'est pas chercher à séduire autrui par de belles paroles ; ce n'est pas non plus dire à autrui ce qu'il a à faire. C'est parler à autrui en s'adressant à lui. Bien dire, faire le bien en disant, en parlant, c'est offrir sa parole à l'autre en n'oubliant pas que dire quelque chose, c'est toujours le dire à quelqu'un. Je dis bien lorsque autrui est présent dans ma parole ; je médis, non lorsque je dis du mal d'autrui, mais lorsque je ne m'adresse qu'à moi. Je dis bien encore lorsque j'attends, j'entends, pro-voque et ménage la parole de l'autre. Lorsque mon désir cherche et préserve le désir de l'autre. Certes la loi n'est pas absente de l'éthique et de la parole en général, mais comme le dit Daniel Sibony: "l'éthique est un potentiel d'infini où la Loi se signifie dans son retrait". Trop présente, la loi relève de la morale, elle se confond avec le commandement. 


2. Parler à autrui 

Attardons-nous sur ce que "parler à autrui" veut dire. Je proposerai de distinguer trois modalités de paroles impliquant autrui, dans un sens qui va de l'objectivation vers la subjectivation : parler d'autrui, parler avec autrui, et parler à autrui. 

Parler d'autrui : cette première modalité est avant tout celle de la nomination. Le nom est ce que l'on possède en propre, il symbolise notre identité, et en même temps il représente la plus formidable des aliénations. D'abord nous n'avons pas choisi notre nom, ni même notre prénom. En effet nous ne sommes pas maître du discours qui se trame autour de ce nom - c'est-à-dire ce qu'en disent les autres. L'origine de cette aliénation est à rechercher dans la confusion originelle du nom et du nombre. Comment énumérer sans nommer ? Or on énumère les choses, au départ, pour les ramener à sa possession : dans un premier temps, donc, le nom m'objectivise, fait de moi une chose. Mais par ailleurs donner un nom propre, c'est autre chose que désigner simplement un objet en sa particularité ; c'est en marquer aussi bien le privilège, voire la propriété. On ne baptise pas un chien en général, on baptise son chien : "Médor" signifie que cet animal m'appartient. Si mon nom est le premier de mes biens, c'est parce qu'il représente d'abord le pouvoir de celui qui me l'a donné. Le pire c'est que, ce nom, dont nous ne savons rien et que nous n'avons pas choisi, nous en sommes néanmoins responsables devant autrui.

Par ailleurs, nommer autrui permet évidemment de parler de lui, discourir sur lui, en son absence. C'est le discours le plus commun, dans lequel nous prétendons le plus souvent à un savoir sur autrui, que nous capturons ainsi dans des phrases le plus souvent réductrices. Au pire, c'est la substance même du bavardage, du "colportage" ou du "ragot", de la rumeur : la rumeur, bel exemple d'une absence totale d'éthique de la parole ! C'est le discours du "on" de l'anonymat, irresponsable et foncièrement malveillant. Pouvoir de persuasion et d'intimidation, par massification (discours mass-médiatique) : le coup de massue au moyen du langage. Cette dimension objectivante et littéralement assommante du discours, Lacan l'appelait aussi le "mur du langage", à quoi il opposait bien sûr la parole vraie. Citons encore le procédé de l'injure, qui voisine d'ailleurs avec la nomination pure : injurier, traiter autrui de "noms d'oiseaux", ce n'est pas tant choisir tel ou tel signifié particulièrement dégradant, c'est d'abord et en tant que tel réduire autrui à un mot. Tu n'es que...: voilà l'injure ! Pour preuve, certaines expressions particulièrement ordurières, employées dans un contexte particulier, érotique par exemple, seront totalement exemptes de signification injurieuse. Elles deviennent alors des paroles d'amour.

C'est aussi et bien sûr le discours du séducteur et du flatteur. Don Juan n'a qu'à flatter en une femme ce qu'elle croit qu'elle est, faire reluire le "moi-idéal' comme dirait Freud pour gagner la partie. Seulement il ne gagne pas l'amour de la femme ; il réveille simplement son narcissisme. Cette tendance est aussi présente dans une certaine psychologie de management qui nous enseigne à nous affirmer, à nous vendre, à nous mettre en valeur

Parler avec autrui. La 2è modalité, c'est le dialogue, qui consiste bien sûr à parler "avec" autrui, mais pas forcément encore "à" autrui. On pourrait évoquer ici le philosophe allemand contemporain Jurgën Habermas et sa "théorie de l'agir communicationnel" qui se veut avant tout une éthique de la discussion. Habermas défend l'idée d'une "raison communicationnelle" qu'il oppose à la raison purement "instrumentale". La première vise d'abord l"'intercompréhension" entre les humains, notamment par le dialogue, tandis que la seconde vise la maîtrise des objets. Il s'agit d'un processus rationnel prenant trois formes. En effet le dialogue qui aboutit à l'intercompréhension vise à la fois la vérité objective, la justesse normative (la justice), la sincérité subjective. Dans tous les cas, la fréquentation d'autrui s'effectue sur l'établissement d'un consensus. Ce qui signifie qu'autrui n'est envisagé que sous l'angle de la sociabilité, et non pour lui-même, c'est-à-dire sous l'angle de sa subjectivité. On peut même dire que c'est la société davantage qu'autrui lui-même qui fait l'objet de cette réflexion. Enfin le dialogue lui­-même n'est envisagé que sous l'angle de la discussion rationnelle, comme si c'était sa fonction principale, ou la plus haute, ce qui reste encore à démontrer. Cette théorie d'obédience sociologique est donc intéressante mais encore insuffisante. 

Parler à autrui. Enfin la 3è modalité, la seule qui revienne à parler à autrui, nous l'appellerons avec Lacan la dévolution. C'est un cas particulier – particulièrement subtil - de ce que Lacan appelait à une certaine époque la "parole pleine". En effet, s'il est clair qu'autrui ne saurait être représenté par le "il" impersonnel du discours, il convient tout autant de se méfier du ''tu'' de l'interlocution (dialogue) où l'on parle "avec'' lui mais pas toujours "à" lui. Cela se produit en particulier lorsque l'on programme en réalité la réponse de l'autre. C'est le cas de celui qui n'a le droit de parler que dans le cadre d'un interrogatoire plus ou moins déguisé, où l'initiative de la parole se trouve confisquée et devient plutôt un devoir de réponse. Il y aurait donc aussi le ''tu'' qui tue toute liberté de parole. Deux "tu" en effet, comme le suggère cet exemple utilisé par Lacan. Celui-ci repère une différence essentielle, qui n'est pas seulement d'orthographe, entre la phrase "tu es celle qui me suivras" (avec un s) et "tu es celle qui me suivra" (sans s). La grammaire ordonne de suivre la deuxième forme, mais la première – se signalant par l'accent porté sur le pronom "tu" - est significative d'un choix, d'une dévolution dit Lacan où le sujet cherche à se dire du point de vue de l'Autre. D'un côté le message porte sur l'action (alors que la désignation est secondaire), de l'autre il porte sur le "tu" (la désignation d'autrui est primordiale, et l'action secondaire). Comme on l'a dit, à l'oral seul l'accent permet de faire la distinction. Or justement le sens d'une phrase n'est-il pas le plus souvent porté par l'accentuation ? Dans notre exemple, la dévolution n'est pas seulement une façon de désigner autrui, elle est aussi une marque de confiance, plus encore un acte de foi et un engagement. C'est aussi un vrai dialogue, plus seulement une parole échangée mais une parole donnée. Car la formule "Tu es celle qui me suivras" fait autant référence à un "Tu" (autrui) qu'à un "Je" (sujet) qui effectivement a jeté son dévolu sur l'autre, qui s'y est engagé, de sorte que la formule se laisse aussi bien traduire par : "Je suis à Toi pour toujours". Relation "intersubjective" si l'on veut, mais en un sens non-communicationnel et non-duel du terme.

Seulement cette situation de discours où l'on voit éclore une parole pleine reste rare, voire exceptionnelle, puisqu'elle n'est autre finalement qu'une parole d'amour… Or l'on ne peut pas tout le temps parler d'amour. Si l'éthique est exigée, c'est précisément à cause du manque d'amour entre les hommes. En revanche "faire l'amour" avec les mots, et non plus seulement "déclarer l'amour" comme on vient de l'illustrer, ou encore plus simplement "parler aimablement" et "bien parler", cela devrait tenir dans l'ordre du possible. Ne serait-ce pas cela une "éthique" (sans doute couplée avec une "esthétique") de la parole ?


3. Jouissance du dire : l'esprit 

Il faut se demander pourquoi cette éthique du désir et/ou de la parole se comprend en même temps comme une esthétique, et peut-être surtout comme une esthétique de la jouissance. Parce que bien-dire, ce n'est tout de même pas seulement préserver la possibilité infinie du dire (thèse un peu trop diluante de Sibony), ni celle trop rare de la dévolution (un certain Lacan), c'est surtout concrètement mettre ce qu'il faut de jouissance dans la parole, dans les mots, pour que ceux-ci passent à l'autre en lui faisant l'amour, si je puis dire. Je citerai cette fois Philippe Julien, également psychanalyste : "Le discours éthique est celui d'un bien-dire, dont la loi, loin d'ignorer la jouissance ou de s'y opposer, en est à la fois l'appui et le chemin". Il s'agit donc bien, inutile de louvoyer davantage, d'un art de la parole qui conjoigne une poétique et une érotique, sans cesser pour autant d'être une éthique, c'est-à-dire sans cesser d'être une parole où il y a va de la vérité du sujet... Mais alors, concrètement, qu'est-ce que la jouissance du dire, dont on a fait, finalement, la teneur même du bien-dire ?

Il y a lieu de considérer l'aspect concret du langage et singulièrement de la parole. Il ne s'agit rien d'autre, au fond, que des conditions mêmes de l'énonciation (du "dire"). Au niveau de l'acte même de parole, de la décision de parole, il est clair que "bien-dire" est fonction essentiellement de l'occurrence, du choix, du "moment" de la prise de parole. Savoir quand il faut prendre la parole, voilà concrètement un savoir éthique. Savoir s'il faut, par exemple, dire la vérité, toute la vérité, toujours la vérité, etc., il n'y a de réponse à cette question que dans la prise en compte du moment de parler, du "différer" qui s'avère parfois préférable ou nécessaire.

Mais ce n'est pas tout. Il s'agit aussi et surtout de savoir comment on va dire. La dimension éthique de la parole ne se concentre quand même pas uniquement sur le fait de parler ou de ne pas parler, et à quel moment. C'est bien la manière, la forme, et plus encore peut-être l'intonation qui va constituer ou non un acte de bien-dire. L'intonation est un élément essentiel de l'énonciation, elle est aussi déterminante quant au sens des phrases. "Ne me parle pas comme ça !" : le "comme ça" renvoie bien à la manière de dire et singulièrement au ton employé. "Mettre les formes", d'une façon générale, s'avère donc déterminant du point de vue d'une éthique de la parole. La question qui vient à l'esprit est alors la suivante : ne sommes-nous pas en train de confondre tout simplement l'éthique avec l'esthétique ? Que faisons-nous de l'exigence de vérité et de réalité qui fait la raison même, la raison d'être de l'éthique ?

Il existe un mot très diversement employé depuis la nuit des temps, un mot permettant de réunir la raison et le goût, sinon métaphysiquement le Vrai et le Beau : c'est le mot "esprit". Pourquoi pas d'ailleurs cet "esprit de finesse" dont parlait si bien Pascal, en l'opposant à l'esprit de géométrie ? Si nous pouvions "avoir de l'esprit" et faire preuve de finesse, sans exclure pour autant la rigueur et l'exactitude, ce serait déjà pas mal en manière d'éthique de la parole !

Bien entendu il nous faut évoquer le "trait d'esprit" si cher à Freud, puisqu'il semble témoigner justement d'une jouissance de la parole, ou en tout cas d'une présence de la jouissance dans la parole. "L'intention du trait d'esprit est de produire du plaisir" disait Freud (Le Mot d'esprit et sa relation avec l'inconscient, 1905). Mais ce n'est pas tout, Freud soulignait aussi que le mot d'esprit revêt une fonction sociale. "Personne ne peut se contenter d'avoir fait un mot d'esprit pour soi seul" soulignait Freud, lequel voyait dans cette activité de la pensée "la plus sociale de toutes les prestations psychiques tendant au plaisir". L'annonce anticipée d'un lien, d'une communication rétablie malgré la censure sociale et les interdits de dire en tous genres : l'humour et les mots d'esprit constituent depuis toujours une soupape salutaire. Enfin, dans la pratique même de la psychothérapie, le trait d'esprit, frère du lapsus, réalise dans la concision ce que Lacan nomme un "pas-de-sens" au double sens du terme : l'absurde, mais aussi ce qui permet le passage d'un sens à l'autre. Jouis-sens, donc ! Même si en théorie la jouissance ne se rabat nullement sur le plaisir, le "plaisir des mots" semble bien proche de la jouissance sous l'espèce d'une "joie" singulière, cette réjouissance (synthèse de la joie et de la jouissance !) que l'on éprouve à créer du sens, fût-ce à partir d'un non-sens.

Des esprits chagrins argueront sans doute qu'en matière d'éthique, humour et esprit resteront à jamais insuffisants. Peut-être bien, cependant il est beaucoup d'espèces d'humour. Il y a notamment, hélas, l'humour douteux... C'est qu'il ne faudrait pas confondre l'humour avec la plaisanterie : l'humour est par définition une sorte de décalage, un jeu sur l'impropriété des mots, une pratique hardie de la métaphore, bref le vrai humour est poétique. C'est d'ailleurs par ce biais qu'une éthique de la parole se conforte d'une esthétique de l'écriture. Le poème, fût-il récité oralement, se conçoit par écrit, et c'est ainsi également que l'humour et l'esprit se travaillent. Quoi qu'il en soit, l'esprit s'avère plus large que l'humour en ceci qu'en produisant du sens, il accorde effectivement la recherche poétique de l'humour avec l'exigence de vérité, c'est-dire rigueur et exactitude (esprit de géométrie), et c'est justement dans ce trait d'union que se tient l'esprit.