dimanche 1 mai 2016

Discours philosophique et discours psychanalytique

Du point de vue strictement analytique, le problème des relations entre psychanalyse et philosophie semble avoir trouvé sa solution dans la théorie lacanienne des Quatre discours. Alain Juranville a développé les conséquences de la théorie des discours quant aux statuts respectifs de la psychanalyse et de la philosophie. D'après lui ces deux disciplines sont inséparables, quoique irrémédiablement adverses, en ce sens qu'elles représentent « l'une pour l'autre le meilleur symptôme » (A. Juranville, « Psychanalyse et philosophie » in Ornicar ? n°29, Navarin, p. 87). 
Juranville n'hésite pas à rappeler quelques principes d'ontologie fondamentale, car la philosophie – et à travers elle la psychanalyse – ne peut pas se passer d'une vérité ontologique. La philosophie est donc une activité de questionnement portant sur l'être, ou plus exactement sur l'être-un de l'étant. « L'étant est le monde, il est de l'ordre du signifié. L'être est de l'ordre du signifiant » (ibid. p 88). L'unité ou la consistance s'éprouvant d'abord dans l'ordre du langage et de la signifiance, on comprend que la philosophie soit contemporaine du discours en général, qu'elle inaugure tout discours et en même temps représente un discours particulier. Trois thèses sur la signifiance sont envisageables : la première (platonicienne) fait du signifiant l'expression temporelle et mondaine d'un signifié éternel, la seconde (heideggérienne) donne au signifiant le pouvoir de créer le signifié en ouvrant un monde, enfin la troisième (lacanienne) admet l'existence d'un « signifiant pur », sans signifié, grâce auquel on peut établir l'inconscient. Cette dernière option n'est cependant pas exempte d'ontologie dans la mesure où, dans tout langage, tout procès de signifiance, une vérité cherche à se dire, fût-ce négativement. Comme Lacan, Juranville tient donc pour centrale la question de la vérité et nous assure qu'à chaque fois c'est de la vérité de l'être qu'il s'agit. Puisque tel est l'objet initial de la question philosophique, ouvrant la possibilité du discours. A chaque type de réponse correspond un type de discours. 
Comme Lacan, Juranville distingue et articule quatre discours, quatre thèses possibles sur la vérité de l'être. Tout d'abord existe le discours empiriste, qui correspond au discours de l'hystérique pour Lacan, soit encore le discours de la science : sa thèse sur la vérité est qu'elle n'existe pas (au sens ontologique), pas plus qu'un « sujet » ou un « désir » spécifique au sujet. Lui fait face le discours métaphysique, discours du maître identifié par Lacan à la philosophie (ce que conteste, avec raison, Juranville) : il affirme le savoir absolu d'une vérité totale, rendant inutile encore l'hypothèse de l'inconscient. Le discours philosophique, ensuite, affirme l'existence d'une vérité totale en même temps que la vérité partielle du désir, définie par le manque et l'incomplétude du savoir; d'où l'activité caractéristique de la philosophie consistant à préserver la question, mêlant vérité totale et vérité partielle. Nous devons y reconnaître le discours universitaire en ce qu'il témoigne d'une vérité (des maîtres) demeurant inaccessible dans son intégralité (pour l'étudiant). Reste donc le quatrième discours, le discours analytique, reconnaissant seulement une vérité partielle, celle du désir. Il est indispensable au précédent puisqu'il présentifie sa cause, le réel ou le « problème » justifiant le désir de savoir qui anime non seulement la recherche mais aussi toute activité de discours, et préserve ainsi cette activité ; lui­-même n'est pas indépendant du discours universitaire, d'après Juranville, car il ne saurait s'énoncer conceptuellement en dehors du cadre de la philosophie, le « savoir inconscient » n'étant finalement transmissible que sous la forme du discours rationnel. Cependant, il faut ici se rendre attentif à une ambiguïté. D'une part Juranville veut dire que discours analytique et discours philosophique - ce dernier en tant qu'universitaire - sont liés ou interdépendants ; d’autre part il inclut ces deux discours dans le champ général du Discours, qu'il caractérise globalement comme philosophique, ce qui justifie en dernier ressort leur interdépendance. Cependant en quoi celle-ci précisément aurait-elle un caractère privilégié ? Les hésitations de Lacan, assimilant tantôt la science, tantôt la philosophie au discours du maître, d'autres fois ces deux mêmes au discours de l'hystérique, sont à cet égard révélatrices d'une difficulté.
La force de cette argumentation est de rappeler que, dans le champ des discours, il doit en exister un qui fasse acte c'est-à-dire qui ne nie pas le sujet du désir mais au contraire l'appelle, un qui ek-siste, comme ce même sujet, sous le mode de l'exclusion ou du symptôme. Juranville construit sa théorie des discours d'après la logique quadripartite du signifiant telle qu'elle apparaît dans le schéma « L » de Lacan, que l'on peut caractériser aussi comme logique du « quart-élément ». Le discours analytique fait ici figure de quart-élément, d'élément exclu dont la réalité ou l'effectivité est si problématique qu'il faut lui imposer la béquille du discours universitaire, de la philosophie « officielle ». « Le discours analytique doit affirmer une vérité ontologique sans laquelle il ne peut faire acte, et il ne peut l'établir comme telle, la justifier. Il est donc en rapport essentiel avec le discours qui énonce vérité partielle du désir et vérité totale, et dans lequel seule cette considération de la vérité ontologique en général et en même temps de celle du désir, est possible » (ibid. p. 93). Il est même précisé : « l'éthique de la psychanalyse veut qu'il y ait une telle vérité » (id.) - ce qui rend la référence au discours universitaire, avouons-le, d'autant plus étrange. Seule la philosophie, selon Juranville, est à même d'établir en vérité les conceptions psychanalytiques, de les systématiser, et les fameux « mathèmes » de la psychanalyse sont en réalité des « structures philosophiques ». Il faut « faire de la philosophie », « comme » Lacan, malgré toutes ses dénégations, pour justifier l'existence de ces mathèmes et dénouer le nœud du désir. Inversement, ce nœud est irréductible, comme la faille du réel, et c'est pourquoi seule la psychanalyse peut pointer le lieu initial (et permanent) de la question philosophique. « La psychanalyse et la philosophie nomment l'une pour l'autre le lieu où elles doivent faire l'épreuve du réel qui leur permet d'être elles-­mêmes » (ibid. p. 94). Mieux, « elles sont l'une pour l'autre le réel » (id.). Cette conception particulière du réel, le fait que psychanalyse et philosophie représentent l'une pour l'autre le « meilleur symptôme », tout cela pourrait confirmer une thèse fréquemment avancée en psychanalyse, à savoir le caractère indépassable de la névrose. Cette thèse n'étant qu'une version plus raffinée d'un postulat philosophique général : l'existence du « mal » ou tout au moins d'un « problème » existentiel déchirant l'unité harmonieuse et mythique du monde.
Admettons la thèse selon laquelle le discours en général - du moins le discours prétendant au vrai, soit le Logos - serait essentiellement philosophique. Acceptons-nous pour autant de suturer la psychanalyse à la philosophie, comme le fait Juranville, d'autant que le soutien universitaire ne nous paraît pas structurel ? Il s'agit de savoir si l'on se réfère à la philosophie comme instance ouvrant et balisant le champ des discours, ou à l'un de ces discours en particulier. Il nous paraît clairement que ce qui distingue la psychanalyse de la philosophie n'est pas seulement de l'ordre du discours mais plus fondamentalement de l'ordre de la pensée, soit une manière de "voir" (theoria) générale, et pratiquement parlant une façon de se pencher (clinique) sur l'humain. La posture philosophique est l'instance tout entière du Discours en tant que s'y trouve posée la question de l'être, de l'être-un de l'étant. Sauf que la cause même de cette question n'est nullement ontologique ou même existentielle ; bien plus radicalement et "antérieurement", elle est d'abord subjective ; elle ne met pas en cause l'Unité de l'être ou le sens de l'existence (auquel pourvoit la réflexion philosophique), ou même son absence de sens, mais beaucoup plus rudement la douleur d'exister comme telle, comme le dit Lacan (soit le Réel comme Autre absolu - et non pas l'Etre) ; autrement dit elle ne relève pas de droit de la philosophie mais directement d'une clinique. Quelle est finalement la différence fondamentale entre philosophie et psychanalyse si l'on admet par ailleurs, comme Juranville, leur corrélation interne - intersymptomatique - au plan discursif ? N'est-ce pas justement – si l'on en croit la rumeur – le fait que la psychanalyse ne serait pas seulement un discours mais aussi « et surtout » une pratique ? Et qu'à ce titre elle ne relève tout simplement plus du paradigme général de la pensée philosophique en tant que celle-ci s'adosse exclusivement au discours rationnel ? Telle serait la justification dernière, la « raison suffisante » de la psychanalyse face aux prétentions ou aux revendications de la philosophie. Cependant cet argument reste fragile, voire trivial. En effet la philosophie elle aussi connaît sa "raison pratique" – véritable téléologie – dans l'Education, et ne cesse de revendiquer fort démagogiquement un souci pratique, politique, éthique, etc., sans quoi « elle ne vaudrait pas une heure de peine », etc. Aussi plutôt que de se justifier d’une "pratique" - concept décidément trop ambigu car lesté... philosophiquement - ou même d’une éthique (pour les mêmes raisons), la psychanalyse devrait davantage mettre en avant le paradigme ou le point de vue « clinique » qui lui est propre, en tant qu’il correspond à une idée scientifique majeure, soit une prise en considération du sujet dans l'histoire à l’aune de son désir et de sa jouissance, paradigme pour le coup clairement non-philosophique (« antérieur » en tout cas à la simple « découverte » philosophique du sujet). Il n'est donc pas si surprenant de constater combien cette posture ou ce style « clinique » de la pensée, propre à émanciper la psychanalyse du discours essentiellement critique et faussement éthique de la philosophie, demeure largement incompris voire inconnu de la philosophie (comme d'une certaine épistémologie, encore vassalisée).
La philosophie est indéniablement le discours ; elle est même si l'on veut la pensée par "excellence", mais seulement en tant qu'espace de questionnement, et dans la mesure où toute affirmation sur l'être, fondamentalement, en procède. Mais la cause ou le motif réel de la question, comme nous l'avons dit, n'est pas philosophique : ce n'est pas la question de l'être mais la question du sujet. La « question du sujet » se pose, historiquement, avec l'apparition de l'écriture qui fait symptôme social, mettant en doute les croyances. Ceci est antérieur à toute philosophie. Et donc, en toute rigueur, la vérité de la question de l'être est ce qui apparaît toujours comme le problème de l'Un (ou du non-Un) pour un sujet, dans l'écriture. La question « tout court », ce n'est pas « qu'est-ce que ? » (Socrate) mais « pourquoi (-moi) ? », « qu'est-ce qui m'inscrit en tant qu’Un ? » : elle n'est pas adressée à l'Etre mais à l'Autre ; elle n'est pas philosophique mais religieuse, historiquement. C'est elle qui resurgit, à l'époque contemporaine, par la voix de la psychanalyse.