samedi 7 mai 2016

Sémanalyse et narration

Malgré la séduisante théorie de « lalangue », pur produit de la doctrine lacanienne du signifiant et de la lettre, d'autres voies ont été ouvertes prétendant mieux situer le langage et surtout la langue dans la variété des systèmes de signifiance. On pense notamment à la « sémanalyse » de Julia Kristeva qui prend appui à la fois sur la linguistique, la sémiologie, la théorie « telquélienne » du texte et naturellement la psychanalyse, cette transdisciplinarité ne faisant que refléter la plurifonctionalité du langage lui-même. Exit le tranchant du signifiant pur et le littoral de la lettre – tous deux étant remisés comme hypostases polémiques et partielles –, l'unité de mesure devient en effet la signifiance en tant qu'elle implique essentiellement production et travail du sens. Que cela soit dans ses premières recherches rhétoriques et linguistiques ou dans ses ouvrages plus ouvertement psychanalytiques, Kristeva s'applique à cerner la dynamique du sens comme processus hétérogène, en distinguant d'abord deux grandes catégories de modalités signifiantes : le sémiotique et le symbolique, puis les types de discours qui en résultent, exclusivement (la musique par exemple n'appartient qu'au sémiotique) ou non. La condition sémiotique du langage est alors privilégiée puisque porteuse d'une négativité, d'un refoulé, qui fait retour dans la phrase articulée et que la pratique analytique est à même de découvrir. On y voit à l'œuvre la pulsionnalité, l'oralité d'un langage conduisant la subjectivité à ces états limites que ne manqueront pas d'illustrer certaines « expériences » littéraires (Artaud, Bataille, Joyce – les fameuses « grandes irrégularités de langage ») elles-mêmes qualifiées de « limites » (Sollers), tout comme l'interprétation analytique elle-même qui doit, selon Kristeva, aider à symboliser cet indicible sensoriel et le transformer en plaisir. 

Certes, le « plaisir du texte » barthésien n'est pas loin. Cela confirme d'ailleurs, sous les auspices encore un peu « classiques » de celui-ci, que la symbolisation du sémiotique ne saurait être que la narration – voire le récit, le roman. La sémanalyse est amenée à privilégier un type de discours (la narration) où la transmodalité paraît à son comble et une pratique signifiante (l'« écriture textuelle », bref la littérature) où le sujet s'exprime dans son historicité propre. Les productions signifiantes et subjectives sont supposées, théoriquement, hétérogènes, mais certaines le seraient donc plus que d'autres et mieux armées pour contrer le « discours du maître », où l'on pourrait bien reconnaître le philosophe… et le linguiste. Le récit est porteur de l'altérité dont se nourrit l'inconscient – confondu pratiquement avec l'histoire – du sujet, confirmant en cela une ancienne définition lacanienne : « ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge » (Ecrits, p. 259). C'est par le récit que ce chapitre peut être retrouvé et exhumé, puisqu'il n'est lui-même pas autre chose que récit. Mais la logique narrative ne se soutient elle-même que d'une dramatisation faisant intervenir le cadre structurant et les personnages de l'Œdipe, tout comme le fil conducteur du désir du sujet. Ce n'est pas que certaines modalités signifiantes n'échappent à l'Œdipe, leur étant antérieures, mais on n'y a pas accès autrement que par le récit, en les laissant transparaître au fil parfois déroutant de celui-ci. Le récit ménage notamment la plus grande complexité et variété des places énonciatives occupées par le sujet. On peut prendre l'exemple de L'interprétation des rêves où Freud apparaît très nettement comme énonçant, élaborant la théorie analytique (comme auteur) à travers ses propres récits de rêves (comme narrateur), et les mises en situation de son ego (comme personnage) qu'ils contiennent. Le récit est donc ce chemin de traverse, ce transfert toujours d'actualité lorsqu'il s'agit de faire surgir des affects, des souvenirs, et des fantasmes que la seule modalité du « dialogue interactif » ou communicationnel ne pourrait que manquer. A côté des représentations et des identifications du Moi de l'analysant, le récit lui-même devient « drame » (Sollers) dans la mesure où les personnages tournants peuvent en être les modalités mêmes du discours. Le discours de l'analysant n'est pas pure narration, ni babil ni dialogue raisonnant, mais cette transmodalité elle-même qu'on ne peut justement pas appeler autrement que récit.