mercredi 4 mai 2016

Une science du symptôme

Établissons un parallèle entre ce que serait la maturité et le sérieux – sinon la scientificité – de la psychanalyse et ce qu’on appelle l'assomption de la castration chez le sujet ; l’on pourrait en conclure que la psychanalyse n'est pas une discipline rigoureuse tant qu'elle reste sous l'emprise de ce que Gérard Pommier appelait naguère sa « névrose infantile » (Gérard Pommier, La névrose infantile de la psychanalyse, Paris, Point hors ligne, 1989), qui est selon lui l'autre nom de la métaphysique. Si l'on peut montrer que cette névrose n'est pas une fatalité, mais un fait de structure, l'on s'assure à terme que la fiabilité de la psychanalyse provient de ce qu'elle est et à la fois n'est pas une science, en fonction de la structure même de l'inconscient. Une manière originale d'aborder et de résoudre l'épineuse problématique de l'(a)scientificité de la psychanalyse. 

Il en va en psychanalyse comme avec toute histoire d'amour, l'amour en tant qu'il fait mal, et même en tant qu'il est traumatisant. D’ailleurs qu'est-ce que l'inconscient sinon la méconnaissance du caractère traumatique du premier amour, l'amour pour le père en tant qu'il relève d'une séduction qui sauve aussi d'un mal plus grand : la jouissance maternelle ? La névrose infantile résulte de l'incapacité pour l'enfant de symboliser une perte ; il y a lieu, et en même temps impossibilité, de faire le deuil de ce père qui s'annule comme tel dans l'acte même de séduire (fantasme nécessaire et inévitable). La névrose devient éventuellement « adulte » quand, après la période dite de latence, la séduction devient effectivement possible via d'autres agents que le père. Si l'on peut donc parler d'une névrose infantile de la psychanalyse, elle portera sur cette incapacité à faire son deuil d'un père trop aimé – le fondateur, en l'occurrence – et se manifestera par des symptômes témoignant d'une aliénation, confortant aussi la dimension métaphysique de cette pensée. 

On en veut pour preuve la revendication au non-savoir socratique (le non savoir sur l'amour au nom de l'amour du savoir), qui correspond à l'ignorance de la cause traumatique, puis le refus de toute scientificité et la marginalité qui évoquent à leur tour la période de latence. La contrepartie de l'a-scientificité se fait notamment sentir dans l'hystérisation du discours analytique et le caractère familial, légitimiste, de la transmission du savoir comme de la formation des analystes. Ce fut le cas avec Freud, puis encore avec Lacan. Paradoxalement c'est du point de vue de cette éthique, de ces pratiques étrangement immatures qu'on peut mettre en doute conjecturalement et non définitivement la scientificité de l'analyse, beaucoup plus qu'en assénant de lourdes raisons épistémologiques (Popper), bien souvent induites par une méconnaissance flagrante ou une simplification de la chose analytique. 

Rappelons d'ailleurs ces exigences traditionnelles, mais en l'occurrence abusives de l'épistémologie : à savoir que la psychanalyse, si elle était une science, fût une science strictement empirique. Il faudrait donc supposer qu'un processus inductif présidât à la fondation et à la formation de ses énoncés, et que toutes les procédures de conjectures fussent vérifiables. Or bien sûr l'on ne saurait affirmer que la théorie analytique procède par généralisations à partir de l'expérience. D'abord le témoignage du symptôme, en tant qu'il nécessite la parole du patient, ne donne pas lieu à une « observation » au sens empirique du terme. De plus la théorie du symptôme existe bien indépendamment des cas particuliers puisqu'elle dépend elle-même d'une théorie de l'inconscient, et l'inconscient, comme conséquence du langage humain, apparaît bien moins empirique que logique. En ce sens prévaut toujours un point de vue général, ne serait-ce qu'au niveau de la théorie du langage, ne faisant appel à l'empirisme que secondairement. Cependant la théorie psychanalytique n'est pas constituée, comme le croit Popper, d'énoncés arbitraires ou infalsifiables. Le propre de l'inconscient, rappelle G. Pommier, est de calculer. « Il suffit seulement de constater l'efficacité d'un calcul inconscient : l'appareil psychique procède à certaines opérations, dont le symptôme est le résultat » (p. 77). Ce calcul n'est pas abordable par induction, bien qu'il s'effectue différemment pour chaque cas ; il obéit naturellement à des processus constants, reproductibles dans une certaine mesure. Sinon se serait-on risqué à produire le concept même d'inconscient ? Ce qui manque à la psychanalyse n'est certainement pas la réfutabilité de ses énoncés, mais au contraire une axiomatique dernière capable de répondre intégralement du calcul de l'inconscient. Or l'absence d'une telle axiomatique, le caractère instable des fondements, ne suffit pas à condamner une discipline à la non-scientificité. Il y a tout lieu de penser que l'inconscient calcule, sans qu'il soit nécessaire ou même possible d'en produire les axiomes. G. Pommier nous met en garde contre un piège philosophique, qui nous ferait transformer l'absence d'axiome en axiome fondamental. Cette absence n'est pas elle-même un axiome mais un fait, un fait contemporain de la division du sujet qui rencontre l'impossibilité de la jouissance. Le « fondement » de l'inconscient est trop complexe, trop contradictoire pour être pris pour axiome rationnel. A la limite ce « réel » là n'a pas un statut de fondement. L'inconscient, le symptôme apparaissent d'emblée comme des réponses à la contradiction de l'amour (complexe d'œdipe) et à l'impossible de la jouissance (inceste maternel). « L'absence d'axiome en psychanalyse est ainsi homogène à la formation du symptôme, c'est-à-dire à la division du sujet par rapport à la contradiction qui comporte sa propre jouissance » (p. 84). Tout se passe comme si le calcul de l'inconscient débouchait sur une erreur – le symptôme, la division du sujet – du fait d'une incompossibilité logique elle-même issue d'une jouissance refusée. Mais par ailleurs, le calcul suffit à nous mener au symptôme ; la psychanalyse n'a pas directement pour visée le vide du réel mais bien la prise en charge, la subjectivation du symptôme. Donc, en résumé, ce n'est pas parce que l'inconscient et le symptôme résultent d'une logique paradoxale que la psychanalyse serait le rebut de la science ; ce n'est pas non plus parce que l'analyse serait une science qu'elle devrait être uniquement cela. 

Nous allons revenir sur le partage nécessaire entre ce qui relève d'un déterminisme, côté inconscient, et ce qui lui échappe du côté de ce qui est en cause, le sujet divisé par sa jouissance, le symptôme. Auparavant il nous faut sonder l'écueil que constituerait un repli philosophique revendiquant le non-savoir scientifique, et montrer comment l'éthique – ou peut-être seulement la clinique – de la psychanalyse, tournant le dos à toute métaphysique, n'est pas non plus séparable d'un certain souci d'assumer son rôle de science. Le comble de l'infantilisme, selon G. Pommier, serait de revenir à une certaine inconsistance du discours socratique, du moins d'en rester à une pure négativité de la question par laquelle Socrate s'interdit ou s'empêche d'accéder au savoir. Or qu'est-ce que le savoir sinon un effet du refoulement originel ? En faisant du savoir un Rien, Socrate n'en vient-il pas à nier par-là même l'existence du refoulement, de la castration, etc. ? Il y a un nihilisme constitutif de la philosophie, note G. Pommier, qui consiste à identifier toujours l'Etre et le Néant, puisque la philosophie prescrit le non-savoir, maïeutique négative pour Socrate ou théologie négative chez d'autres, pour accéder à l'Etre. Mais le couple inséparable Platon-Socrate nous montre bien que cette revendication hystérique de non-savoir se fait complice du discours du maître. Le Rien socratique est toujours une Idée métaphysique, inversement toute métaphysique de l'Etre débouche sur un nihilisme. « C'est en ce sens, écrit G. Pommier, que le discours psychanalytique n'est pas socratique, car là où la métaphysique découvre l'illusion et le rien, le savoir inconscient quant à lui découvre le refoulement originaire » (p. 236), autant dire l'existence du langage. En ignorant le refoulement, la philosophie issue de Socrate méconnaît finalement la division subjective et s'interdit toute reconnaissance du symptôme comme tel. L'enjeu d'une psychanalyse ne saurait être le non-savoir (même si celui-ci s'avère opérationnel à un moment donné), ni le « désêtre » comme l'affirment certains disciples de Lacan, mais l'apparition d'un savoir restituable à un sujet, le sujet du symptôme. 

S'il y a une analogie évidente entre l'Etre de la métaphysique, l'oubli de l'Etre (qu'il fonde, selon les philosophies, le désêtre, la présence, l'existence...) et le refoulement originaire, c'est en tant que ce dernier contient l'énigme et l'impensé de toute philosophie, de tout philosophe, à savoir la signification (phallique) du corps comme étant ce qui est proprement refoulé, le Vide creusé par le corps dès lors que l'on parle. De ce fait, l'analogie se poursuit dans la quête de la pensée dont l'objet n'est autre que le phallus ; la pensée philosophique est sexuelle de part en part, « la pensée remplace le sexe et oublie facilement ce frère jumeau » (p. 256) écrit Pommier. L'existence d'un rapport sexuel n'est-il pas le problème métaphysique par excellence ? Donc il s'agit, pour le psychanalyste, de refuser le nihilisme philosophique auquel conduit toute tentative de répondre à la question de l'Etre ; plutôt, selon l'exemple de Freud, doit-il interroger le refoulement qui ne dévoile plus le néant de l'Etre mais la division du sujet et la présence du symptôme. La psychanalyse n'est ni une logique ni une ontologie, mais une « symptomatologie », une science – plutôt efficace – du symptôme. Son éthique dépend de cette indépendance vis-à-vis de la philosophie. Il en va même de son destin politique (le « destin » est le nom que prend la « liberté » du sujet dans le langage psychanalytique). Dans le cas contraire, c'est le retour à la névrose infantile, l'appel pervers au père... L'identification philosophique de l'Etre et du Néant entretient la méconnaissance de ce qui se joue dans le refoulement originaire, à savoir l'identification au phallus ; celle-ci s'accompagne politiquement d'un appel au père censé représenter la puissance phallique et conjurer le vide (absence du phallus maternel), et c'est ainsi que subrepticement, l'on passe d'une pensée de l'Etre aux politiques d'épuration... Ce qui résulte du refoulement originaire n'est pas « Rien » et la dérive nihiliste n'est pas une fatalité ; le sujet peut avoir accès au sens sexuel qui le constitue, s'il apprend à lire son symptôme et à recueillir le savoir qui le conditionne. Ce n'est pas la « pensée » philosophique qui peut y mener, car celle-ci cherche à supprimer le symptôme (et donc son sujet) en s'identifiant asymptotiquement à elle-même, ce qui équivaut à la mort du penseur. Pommier va très loin dans ses conclusions : « De ce point de vue, y a t-il seulement une césure qualitative entre la mort de Socrate et les camps de concentration, si le meurtre du philosophe est ce qui lui fait retour de sa propre question » (p. 265) ? La barbarie nazie est moins un effet de la mainmise scientifique sur le monde que la fatale conséquence du libre déroulement de la pensée vers le vide qui lui sert en même temps de prétexte. Mais sa véritable cause est le refoulement, c'est-à-dire le langage, contemporain de la sexualité, et plus elle prétend lever celui-ci plus elle le renforce puisque le refoulement n'est pas autre chose que cette pensée même, dont on a vu le caractère sexuel. La pensée n'est donc pas perverse en elle-même – tant qu'elle a lieu – mais conduit à la perversion, à un appel inévitable au père ; mieux : elle est cet appel, car elle ne peut pas vouloir, personne ne peut vouloir ni a fortiori vouloir dire l'inceste maternel. Alors parfois survient un homme qui prétend incarner le Philosophe qui incarne lui-même la philosophie, et le mouvement de la pensée s'arrête puisqu'elle prétend s'« appliquer », livrant le monde au meurtre et à la destruction. Mais s'il ne faut évidemment pas confondre les philosophes philosophant avec le Père pervers, ce n'est pas une raison pour légitimer à l'infini cette pensée philosophique et dénier en même temps le travail (car la question épistémologique de l'« authenticité » paraît au regard de cela très secondaire, très philosophique) de la science qui, en l'occurrence la psychanalyse, prend au sérieux le calcul de l'inconscient à partir du refoulement et s'implique comme éthique dans l'identification du produit de ce calcul, c'est-à-dire le symptôme. 

En soulignant le lien entre le purisme socratique de la philosophie, son refus du savoir au bénéfice de la « pensée », et la névrose infantile qui retient régulièrement la psychanalyse dans les limbes du désêtre au lieu de la diriger vers son objet propre qu'est à jamais le symptôme, on comprend mieux en quoi la psychanalyse gagne à être considérée à la fois comme une science et une non-science (c'est-à-dire dans ce cas une éthique) mais jamais comme une philosophie ou une épistémologie. Il faut bien faire la part de l'inconscient et du sujet pour comprendre la répartition nécessaire entre la science et l'éthique. A vrai dire, ce n'est même pas le sujet comme tel – le sujet produit par le signifiant – que la science éradique ; c'est plutôt le sujet du symptôme, la contradiction subjective qui résulte de la sexualité. (On aimerait pouvoir nommer cela le « sujet de la jouissance », si ce syntagme était congruent avec la psychanalyse : ce n'est pas le cas.) Donc si la science désexualise en effet, à cause du « chiffre », platonique par définition, elle ne se passe pas d'un sujet dans sa dynamique de recherche, qui signifie le manque, le désir, etc. Quant au symptôme, s'il est lui-même le produit d'un chiffrage paradoxal, illogique, il n'échappe pas moins au calcul puisqu'il faut la présence d'un analyste pour espérer le lever. On se retrouve donc avec une dualité inévitable entre ce qui relève du déterminable – le sujet de l'inconscient, sujet de la science comme l'a dit Lacan, divisé par le signifiant – et ce qui s'en échappe – le sujet du symptôme, visée d'une éthique, divisé par sa jouissance. Ce déterminisme qui laisse échapper hors de lui ses propres résultats, cette science qui se constitue en s'autolimitant et en se divisant d'avec l'éthique, promeuvent une dimension du savoir originale et adéquate à la psychanalyse. Il est requis de faire la part entre le savoir inconscient d'une part, en quelque sorte purement fictif ou théorique, toujours Autre, et le savoir pratique du symptôme d'autre part, celui du sujet (auquel il faudrait sans doute rajouter un troisième savoir intermédiaire, le « savoir du psychanalyste »).